Des situations de handicap
La notion,
aujourd’hui clairement conceptualisée, de situation(s) de handicap constitue
une avancée significative dans la compréhension et les explications des
situations vécues par les personnes handicapées. La notion, formalisée dans le
MDH-PPH (modèle de développement humain – processus de production du handicap,
RIPPH, 1998, 2018) a permis de sortir d’une assignation rédhibitoire des
problèmes rencontrés aux personnes concernées, et à elles seules, et de penser
les situations de vie rencontrées par les personnes comme le résultat (la
production) d’une interaction entre des caractéristiques personnelles
(identitaires, systèmes organiques, aptitudes) et les caractéristiques
environnementales dans lesquelles la personne évoluait.
Une situation de
handicap définie comme la restriction, voire l’impossibilité de réalisation
d’une habitude de vie, n’est plus l’attribut d’une personne comme cela l’était
avec le concept de handicap ou de personne handicapée (encore faudrait-il
revenir sur cette dernière formulation, qui a aussi un certain intérêt), mais
le produit écosystémique de l’interaction entre une personne et son
environnement. Une personne dite handicapée peut ne pas rencontrer de situation
de handicap dans une habitude de vie dès lors qu’un aménagement lui permet de
réaliser cette habitude de vie, de même qu’elle n’est pas en situation de
handicap pour d’autres habitudes de vie. Une personne en fauteuil rencontrera
des situations de handicap pour ses déplacements si son environnement n’est pas
aménagé ; elle ne rencontre pas de situation de handicap dans sa
communication par exemple. Une personne dite valide peut rencontrer des
situations de handicap (même si ce n’est pas la terminologie employée) dès lors
que l’environnement met des obstacles à la réalisation d’une de ses habitudes
de vie.
Les situations de
handicap ne sont plus définies « dans » la personne (une situation de
handicap n’est pas l’équivalent de la déficience ou d’une incapacité), mais
dans la réalisation plus ou moins possible, en situation de vie, des habitudes
de vie de la personne. Lorsqu’une personne ne peut pas aller faire ses courses
à la supérette voisine parce qu’il y a trop d’obstacles sur les trottoirs pour
lui permettre d’utiliser son fauteuil roulant, il y a une situation de
handicap. On peut dire que cette personne rencontre une situation de handicap,
mais pas que c’EST une personne en situation de handicap. Si un enfant ne peut
pas aller à l’école, parce que l’école refuse (encore et trop souvent)
d’accueillir cet enfant handicapé, il y a une situation de handicap vécue par
cet enfant. Dans ce cas, bien évidemment, la situation n’est pas
« dans » l’enfant qui aurait un trouble ou des incapacités, mais dans
l’école qui ne se donne pas les moyens (matériels ou politiques) de l’accueil.
La situation de
handicap ne qualifie ni la personne, ni l’environnement, mais ce qui se passe
entre les deux, dans certaines des habitudes de vie des personnes. Elle
qualifie une habitude de vie qui ne peut pas être réalisée (situation de
handicap) ou qui peut l’être (situation de participation sociale). A ce titre,
il n’y a pas de personnes en situations de handicap, mais simplement des
situations de handicap rencontrées ou vécues par des personnes. L’utilisation
dans le langage courant, comme c’est devenu le cas aujourd’hui, de la
formulation « personne en situation de handicap » est ambigüe et
paradoxale : c’est comme si cette formulation faisait un retour en arrière,
en qualifiant les personnes, en les ontologisant même, comme étant les facteurs
principaux, voire uniques, de leur situation. Comme si le handicap appartenait
toujours à la personne. En témoignent des expressions comme « situation de
handicap moteur », qui nient en quelque sorte la définition de ce qu’est
une situation, pour attribuer celle-ci à la personne. Quand on parle de la
personne, ne vaut-il pas encore mieux parler de « personne
handicapée », ou de « personne dite handicapée », et consacrer
les termes de « situations de handicap » à la seule description de
situations ou habitudes de vie de la personne, c’est-à-dire ne plus utiliser
l’expression « personne en situation de handicap » ?



