Pourquoi les structures spécialisées perdurent-elles ?
Vingt ans après la
loi française de 2005 et la convention des Nations Unies sur les droits des
personnes handicapées, les établissements spécialisés sont quasiment aussi
nombreux. Ils ont certes modifié leurs organisations, et actuellement un gros
effort est fait pour modifier les offres de services dans la perspective d’une
meilleure inclusion. Il n’empêche : la société inclusive, celle qui ne
discrimine pas, celle qui ne ségrégue pas une population avec des
caractéristiques spécifiques dans des dispositifs particuliers, cette société
n’est pas encore là. Et les structures spécialisées, des instituts
médico-éducatifs aux ESAT, sont, elles, bien présentes dans le paysage de
l’accompagnement des personnes en situation de handicap.
La plupart du
temps, vont être incriminés les structures et les fonctionnements spécialisés,
fauteurs d’une insuffisance à être inclusifs. Et par conséquent, pour répondre
aux immobilismes qui pérennisent de telles structures, les politiques publiques
déterminent des objectifs de changement dans le champ et au sein de ces
structures : changements de pratiques professionnelles, changements de
fonctionnement et d’organisations, etc. Avec des effets extrêmement lents,
d’autant que cela se fait le plus souvent de manière verticale, voire
autoritaire, sous forme d’injonctions, de préconisations et de contrôles. Mais
si de telles structures perdurent, il faudrait peut-être aussi en chercher des
raisons dans ce que propose la société, dans la manière dont ont été
construites et fonctionnent les institutions de droit commun. Pour que les
efforts des structures spécialisées soient efficientes dans le sens de
l’inclusion, il serait peut-être opportun de regarder si les structures de
droit commun sont prêtes à s’incorporer ces efforts.
Le travail protégé,
après avoir été plutôt un droit au non travail, a été un droit séparé au
travail, en ce qu’il permettait à des personnes d’avoir une activité
professionnelle que le milieu ordinaire de travail en pouvait agréer en raison
en particulier du manque de rentabilité, de la non-conformité de ces personnes
avec les exigences des emplois. Il y a par conséquent un certain paradoxe à
demander la désinstitutionalisation ou la fermeture des établissements tant que
n’ont pas été mises en place les mesures nécessaires à l’emploi inclusif des
personnes en situation de handicap : mesures d’accessibilité et
d’aménagements raisonnables certes, mais aussi remise en cause des valeurs
actuelles du fonctionnement économique, parmi lesquelles la rentabilité, le
profit à tout prix (ou ce qui est la même chose, l’efficacité ou l’efficience),
et le management qui va avec, constituent des obstacles majeurs à l’acceptation
de personnes diversement « collaboratives ». Tant que les conditions
de travail sont excluantes, discriminantes, facteurs de souffrance, les
entreprises ne peuvent être inclusives.
L’école et le
système éducatif se situent dans le même registre. Des enfants handicapés en
sont exclus, à l’extérieur dans le secteur spécialisé, ou à l’intérieur même du
système par des filières et des dispositifs. Un système éducatif qui se
caractérise par l’instauration d’une « école à deux vitesses », ou
plusieurs vitesses, par un séparatisme de classes sociales et l’exacerbation de
leur reproduction, par des répartitions injustes de ressources, par de misérables
formations des professionnels, par une visée sélective des connaissances, par
une vision défectologique et individuelle des enfants handicapés, un tel
système ne peut pas, dans ses valeurs, ses principes et ses pratiques, être
inclusif. Ce ne sont pas la résistance
ou la mauvaise volonté des structures spécialisées qui font obstacle à
l’inclusion, mais le fonctionnement même du système éducatif.
La question du
handicap n’est pas une question technique, pas plus que la question de
l’accessibilité. C’est un problème politique, dont on voit bien ici les
impasses quand les changements ne sont qu’unilatéraux. La question politique
(et également économique) tient à la volonté de changement social et sociétal,
dans la volonté d’égalité, de justice, de respect et d’émancipation de tous et
toutes.



