Les experts ... et les autres
Si l’on porte un
certain regard, critique, sur le fonctionnement sociétal, en particulier sur le
plan politico-économique, et spécifiquement dans les politiques publiques, il y
a un fait marquant. Le monde apparait divisé entre ceux qui savent, décident,
pensent, enjoignent, orientent, dirigent, possèdent la vérité, en quelque sorte
des « experts », et … les autres. Les experts sont de toutes
natures : hommes et femmes politiques au pouvoir, économistes patentés,
journalisteS et chroniqueurs, élites intellectuelles, etc. Ils se sont répandus
dans toutes les strates des organisations : les directions bien entendu,
mais aussi les responsables qualité, développement, ressources humaines, les
managers de toutes sortes (il y a même des happiness managers !), des
coachs, des think tank et des cabinets de conseil … C’est le
domaine du statut de l’expertise, qui nimbe de la possession d’un pouvoir les
personnes qui en sont dotées.
Eu égard au
fonctionnement de la société d’aujourd’hui, la place d’expert va rarement dans
le sens de davantage de justice, de lutte contre les inégalités, de réduction
de la pauvreté, du logement pour tous,
de salaires décents, de lutte contre le racisme et les discriminations
de toutes sortes, de soins et d’éducation de qualité, d’accompagnements
satisfaisants des personnes vulnérables ou handicapées, de nourriture saine ou
de lutte contre le dérèglement climatique, de cohésion sociale, de « vivre
ensemble »… Globalement, les experts sont là justement pour justifier
l’inverse de cette longue et incomplète liste, même si certains y dérogent. Les
experts sont tous ceux qui permettent à la société et à ses organisations de
pérenniser leur fonctionnement, avec des changements de surface, au mieux, sans
remettre en question les fondements qui font que la société fonctionne mal et
au détriment de la majorité.
Le statut d’expert
est souvent corrélé avec un sentiment de supériorité par rapport aux
« autres ». Cette supériorité est profondément ancrée dans leur
conscience, considérée comme « naturelle ». On peut identifier l’origine
de cette césure entre les experts et les autres dans l’origine du
néolibéralisme, très bien décrite par Barbara Stiegler dans l’ouvrage :
« Il faut s’adapter » (Gallimard 2019) s’agissant de la théorie
développée par Lippman : le monde est devenu si complexe qu’il est
impossible au commun des mortels, à la « masse », de le comprendre.
Il faut donc des « experts », forcément issus des classes dominantes,
qui seuls savent comment penser et faire, et à qui il appartient de diriger les
autres, par tous les moyens. (C’est très rapidement résumé !) L’expertise,
et ses conséquences sur l’organisation sociale, apparait ainsi comme un besoin
naturel, évident, puisque c’est la nature du monde qui la commande. On voit
comment cette expertise peut avoir des conséquences sur les organisations quand
ce sont les critères économiques qui commandent, et sur les sociétés en
général, d’où la démocratie et la participation citoyenne sont évacuées au
profit de l’expertise.
Dans le secteur
médicosocial, ce sont également de plus en plus des « experts » qui
deviennent les dirigeants des organisations. Non pas des experts des questions
de handicap et de l’accompagnement des personnes dites handicapées, mais des
experts (puisque c’est l’économie qui dorénavant gouverne le monde) de la
gestion (économique, politique, financière, humaine…) des organisations, et
dont l’expertise consiste principalement à bien gérer ce que d’autres experts
ont défini comme politiques publiques (du handicap, de la gestion publique,
etc.). Dans cette configuration, un organisme n’est pas là pour organiser
l’accompagnement de personnes, il est là pour bien avoir une bonne gestion de
son fonctionnement, et même peut-être bientôt pour bien produire de la
plus-value pour des actionnaires. C’est aussi cette soumission en chaîne à
l’expertise qui peut expliquer en partie les difficultés que peuvent avoir les
pouvoirs publics, et les différents décideurs, par imprégnation idéologique de
cette hiérarchisation, malgré des discours pourtant favorables, à donner une
place reconnue et un certain pouvoir aux personnes concernées.



