Les "exclus de l'intérieur"
Je reprends ici le
titre d’un article de Pierre Bourdieu et Patrick Champagne, publié dans
l’ouvrage dirigé par le premier, La misère du monde (Editions du Seuil, 1993).
L’article (p.913-923) ne porte pas sur les élèves en situation de handicap,
mais sur l’organisation du système éducatif qui s’est massifié à partir des
années 1950, et la répartition des élèves dans les différentes filières du
système, et en particulier sur les affectations des élèves issus des milieux
populaires. La « démocratisation » du système restait un
leurre : elle a bien mis les ex-exclus du système à l’intérieur du
système, mais en les marginalisant dans la distribution des filières. La
diversification des filières dans une forme d’exclusion à l’intérieur du
système s’est traduite de différentes façons : hiérarchisation des
établissements scolaires, filières administratives, mais aussi institution des
classes de transition ou des SEGPA. « L’école exclut comme toujours,
écrivent les auteurs, mais elle exclut désormais de manière continue, à tous
les niveaux de cursus, et elle garde en son sein ceux qu’elle exclut, se
contentant de les reléguer dans des filières plus ou moins dévalorisées »
(p.921). Sous couvert de démocratisation de l’école, il y a bien relégation de
populations scolaires dans certaines filières, ce qui constitue ce qu’ils
appellent une exclusion de l’intérieur.
On ne parle pas
ici des élèves handicapés : dans les années 1960-1970, les élèves
handicapés étaient pour la plupart exclus à l’extérieur de l’école, demeurant
en famille ou orientés en établissements spécialisés. Quelques-uns étaient déjà
exclus de l’intérieur : dans les classes de perfectionnement ou
transition, destinés aux élèves en échec massif, se trouvaient quelques élèves
handicapés. Mais en reprenant les analyses de Bourdieu et Champagne, on peut observer
un certain nombre d’analogies avec la situation actuelle des élèves en
situation de handicap. Certes nombre d’entre eux sont encore exclus à
l’extérieur : ceux qui sont refusés autoritairement par l’école et qui
restent à la maison, ceux qui sont toujours orientés vers des établissements
spécialisés (il est à noter que le nombre d’orientations, et de places, dans
ces établissements, ont très peu décru depuis une vingtaine d’années). Mais il
y a, en revanche, davantage d’élèves handicapés au sein du système éducatif.
Le nombre d’élèves
handicapés scolarisés « individuellement » dans des structures dites
ordinaires a été multiplié par deux ou trois. Est-ce de l’inclusion ? Il
ne faut cependant pas oublier que beaucoup de ces élèves étaient auparavant
déjà scolarisés (souvent dans des conditions moins favorables) et que cette
augmentation correspond davantage à de nouvelles qualifications et
catégorisations de handicap qu’à une transformation inclusive de l’école. Le
discours officiel s’en sort à bon compte en qualifiant d’inclusion un nouvel
ordre administratif. Au sein du système, il est incontestable qu’il y a eu aussi
des évolutions. Le nombre d’ULIS, qui sont des dispositifs scolarisant des
élèves handicapés dans des « structures » de l’Education nationale, a
fortement augmenté, ainsi que le nombre d’élèves concernés. Dans le même temps,
de nombreux établissements spécialisés ont « externalisé » certains
de leurs dispositifs, qui se trouvent aujourd’hui, totalement ou partiellement
installés dans des établissements scolaires, sous la forme d’unité
d’enseignement externalisée (UEE) ou autres. Plutôt qu’une ségrégation spatiale
ou sociale, ces dispositifs sont certes préférables à la situation antérieure. Mais
on est encore loin d’un système inclusif : même si ce ne sont pas des
classes, les élèves de ces dispositifs restent ségrégués. Ils ne participent
pas aux activités scolaires, en dehors de quelques miettes, « parce qu’ils
n’ont pas le niveau », « parce qu’ils n’ont pas le bon
comportement », etc.
Comme les enfants
de milieux populaires autrefois exclus de l’enseignement secondaire, puis
« exclus de l’intérieur », les enfants handicapés étaient eux aussi
autrefois exclus à l’extérieur. Ils sont dorénavant davantage à l’intérieur du
système, mais quand même exclus de l’intérieur à travers des dispositifs qui
les maintiennent en marge de la scolarité dite ordinaire.



