Une société qui fabrique du handicap
Les choix
politiques (économiques, organisationnels, réglementaires…) que fait la société
ont bien évidemment des conséquences sur la vie quotidienne des gens et leurs
habitudes de vie. On peut donc raisonnablement penser que les dégradations des
conditions de vie des plus vulnérables, aujourd’hui, sont les conséquences de
choix politiques. Prenons un simple exemple dans le champ du handicap. Soit un
enfant handicapé avec une mère seule (c’est beaucoup plus fréquent qu’un père
seul). L’enfant a un statut d’enfant handicapé, et à ce titre il bénéficie (sa
mère) de certaines aides (AEEH, orientation, aides à l’école…). Les problèmes
ne sont pas résolus pour autant. En raison de sa situation et de celle de sa
mère, il existe de nombreuses contraintes que la mère doit assurer et
assumer : rendez-vous médicaux, fatigue, exclusion de l’école en l’absence
d’AESH, contraintes éventuelles par rapport aux horaires de travail, préoccupation
incessante de suivi (renouvellement de dossiers, démarches administratives…).
Le contexte de
handicap ainsi s’aggrave, s’inscrivant au quotidien dans les difficultés du
fonctionnement familial. Ce contexte ne tombe pas du ciel, il n’est pas dû aux
caractéristiques de l’enfant, mais aux conditions économiques et sociales qui
existent autour de l’éducation d’un enfant handicapé. Si … les dossiers à
renouveler étaient moins compliqués, si le service public n’était pas numérisé
à tout va, sans interlocuteurs, si l’inclusion à l’école était favorisée par la
formation des enseignants ou la présence d’AESH, si les conditions de travail
étaient plus souples, si …, les situations de handicap seraient diminuées ou
amoindries, et la vie de la mère serait plus facile. Les défaillances de ces
nombreux « si … » sont des choix politiques de priorités du
fonctionnement de l’Etat, de délaissement des plus vulnérables et des plus
fragiles, quand ce n’est pas cyniquement des économies au profit des plus
aisés. C’est donc bien la société et ses choix qui fabriquent les contextes
dans lesquels s’expriment des situations de handicap. Les quelques parents qui
créent et animent une association venant en aide à leur enfant handicap, puis à
d’autres, toujours héroïsés par les média, ne doivent pas cacher l’immense
« sur-handicap » des autres.
La comparaison
avec la manière dont le Politique fabrique de la pauvreté et des pauvres,
beaucoup plus documentée, est éclairante : ce sont des politiques
nettement défavorables à ceux qui sont déjà vulnérables, et en vulnérabilisant
d’autres, qui fabriquent la pauvreté : politique du logement et croissance
du sans-abrisme, baisse des aides pour les sans emploi et les chômeurs, chasse
aux migrants, dégradation de la condition étudiante, pénalisation des personnes
avec troubles psychiques, etc. Les fragilités des personnes sont certes des
caractéristiques personnelles (histoire familiale et de vie, milieu social…),
mais nombre d’entre elles sont renforcées ou produites par le système social et
économique dans lequel évolue la personne. Personne ne choisit d’être pauvre, c’est
la société qui par ses choix assigne à la pauvreté. Les vulnérabilités, et
celle qui se manifeste par la pauvreté, sont l’effet de choix politiques qui
produisent (délibérément) des inégalités, des injustices, de l’extrême
pauvreté, de la misère, de l’exclusion.
Différents textes
de loi et réglementations ont coup su coup et de manière de plus en plus
accentuée réduit les aides aux plus vulnérables sous le double prétexte de
faire faire des économies à l’Etat (alors que d’autres postes budgétaires sont
grassement pourvus) et d’éviter l’assistanat (argument idéologique sans valeur
de réel). La baisse du RSA en est emblématique. En France, il n’a pas encore
été question d’appliquer ces baisses
draconiennes aux personnes handicapées, même si quelques avantages ont déjà été
rognés (accessibilité des logements, déremboursements…). Mais il n’est pas du
tout invraisemblable que cela advienne : déjà, en Grande-Bretagne, les
aides spécifiques aux personnes handicapées ont été rognées, à l’appui des
mêmes arguments de coût et de risque d’assistanat (comme si la baisse des aides
allait créer des emplois pour les personnes handicapées !).



