L'autodétermination a ses limites
Les propos qui
vont suivre vont certainement heurter certains lecteurs. Nous sommes tellement
dans une évidence (mais l’évidence, faut-il le rappeler, aveugle) que les
interrogations et les critiques sur une notion aussi partagée conduisent
rapidement à disqualifier l’auteur et à le vouer aux sombres heures du passé ou
aux gémonies du présent. L’autonomie et l’autodétermination ne sont pas des
valeurs ou des concepts universels, dont l’expérience a toujours été et qu’il
faudrait obtenir ou maitriser pour être pleinement humain. Ce sont deux notions
qui sont devenues hégémoniques et incontournables dans le cadre d’une évolution
et d’une construction sociales qui en ont fait des clés et des critères du
développement humain et de la qualité de vie universelle. C’est
l’individualisation de la problématique humaine, sur le plan philosophique, qui
a porté à l’émergence et à la place importante de ces notions, en même temps
par exemple que la notion de liberté individuelle.
L’autonomie et
l’autodétermination n’ont pas toujours été des valeurs conditionnant la pleine
et entière participation des personnes à la société dans laquelle elles
vivaient. La participation prenait d’autres formes dans une société où les
hiérarchies étaient marquées, où les communautés régissaient la vie ensemble, où
les « classes » étaient fixes et reproductibles, etc. Non enviables
sans doute à notre perception d’aujourd’hui. Mais il est également des
situations où ces notions n’ont pas de légitimité aujourd’hui, dans certaines
institutions présentes dans notre société contemporaine. Être un pratiquant
d’une église, d’une religion, et plus encore explicitement d’une secte, exige
de faire le deuil sur l’exercice d’une certaine autodétermination personnelle.
Ce qui n’empêche pas (le cas de la secte est différent) d’avoir une bonne
qualité de vie.
L’injonction à
l’autonomie et à l’autodétermination se heurte aussi, en maintes circonstances,
à des environnements qui objectivement y mettent des obstacles. Le caractère de
plus en plus autoritaire et vertical de certaines démocraties, dont la nôtre, rend
l’expression de l’autodétermination de plus en plus complexe et incertaine :
réduction des libertés, surveillances diverses, répressions accrues, expressions
limitées, assignations multipliées. C’est ainsi par exemple que l’expression
écologiste, qui serait un exemple d’autodétermination quant à l’avenir de la
planète et à son propre avenir, est traduite par la qualification
d’écoterrorisme appelé à être réprimé. C’est ainsi aussi que le managements,
dans les différentes formes et théories qu’il a prises et formulées, dissimule
une relation de subordination (contrat de travail ou de sous-traitance) dans
laquelle l’autonomie ne trouve guère de place, tout en en prescrivant pour tous l’autonomie, la
flexibilité, la réactivité, l’accomplissement personnel, le projet, comme
valeurs de travail. C’est notre société, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, qui
promeut des valeurs qu’elle fait apparaitre comme universelles et faisant
partie de la nature humaine, tout en les bafouant en permanence.
Alors quelle place
donner à l’autodétermination dans l’accompagnement médico-social ? Bien
évidemment on ne peut pas ne pas soutenir l’autonomie et l’autodétermination
des personnes accompagnées. C’est aujourd’hui, dans la société telle qu’elle
fonctionne, une garantie de qualité de vie, de respect des personnes et d’accès
à des droits. Mais il faut être bien conscient que l’exercice de l’autonomie et
de l’autodétermination trouve ses limites dans le fonctionnement de la société
qui les limite politiquement. La séduction que suscite aujourd’hui
l’autodétermination est peut-être le signe d’une certaine dépolitisation de la
production du handicap. Les situations de handicap sont produites dans et par
l’interaction entre de caractéristiques de la personne et des caractéristiques
de l’environnement dans lequel vit cette personne. Mobiliser les énergies des
professionnels sur l’autonomie et l’autodétermination est certainement une
bonne chose, mais évite ou empêche de questionner le fonctionnement social ou
sociétal qui produit les situations de handicap et qui limite l’expression de
l’autodétermination.


