Une cité inclusive comme horizon - Essai de critique sociale
de Charles GARDOU, (érès, 2025)
Il est des livres qui, inopinément, donnent un éclairage bienvenu
à des problématiques conceptuelles ou éthiques dans lesquelles le quotidien
nous enferre, à des questions et des perspectives en panne. L’ouvrage de
Charles Gardou est, pour moi, de ceux-là. « L’inclusion » est un
terme, à défaut d’être un concept précis, qui pose des questions entre des
idéaux humanistes et des obstacles persistants. La lecture de l’ouvrage permet
de poser des balises dans cette navigation parfois à vue, de ne pas baisser les
bras devant ces dits obstacles qui s’accumulent, et de garder un cap vers un
horizon vers lequel s’acheminer.
Ce texte est moins une recension d’un ouvrage qu’un hommage à
l’auteur et à son ouvrage. Charles Gardou a publié de nombreux ouvrages où se
manifestait son attention aux personnes différentes, et en particulier les
personnes vulnérables, et aux évolutions sociales et sociétales dans lesquelles
s’inscrivait une perspective inclusive. Dans cet ouvrage, qu’on pourrait mettre
dans plusieurs catégories (anthropologique, politique, métaphysique, éthique),
il tente, avec beaucoup de bonheur stylistique, de fonder ce qui constitue le
cœur même d’une société inclusive. D’ailleurs, le titre même de l’ouvrage situe
la problématique : il s’agit de la Cité, au sens politique du terme, de la
vie en société, toujours en transformation, de manière parfois contradictoire,
vers un horizon jamais atteint.
Cette société (Cité) inclusive qu’il voit à la fois comme
horizon et travail de chaque instant a été souvent réduite à des réponses
techniques d’inclusion. Dans cet ouvrage, tout au contraire, C. Gardou, en « ouvrant
la question à 360° », dresse le tableau éminemment complexe des contextes
et des conditions qui permettraient de penser, envers et contre tout, la
société inclusive. « On avance déboussolé, d’une indétermination à
l’autre : entre l’ambition d’une société inclusive et l’atrophie de la vie
collective par individualisme et communautarisme ; entre le désir
d’égalité et l’accoutumance à des discriminations culturelles, religieuses,
sexuelles, générationnelles ; entre l’appel à la considération de la
dignité de chacun et la montée des intolérances liées à des clivages
idéologiques ; entre l’aspiration à la liberté et de nouvelles formes de
servitude ; … entre la reconnaissance d’une fragilité commune et la
négligence de plus vulnérables… » (p.26)
La problématique des personnes dites handicapées est bien
entendu toujours présente, et illustre de manière cruciale les questions qui se
posent. La Cité inclusive est une question d’humanité, de manière de
« faire avec » des personnes différentes, des personnes vulnérables.
Une société ne peut être qu’inclusive, sinon elle n’est pas
société lorsqu’elle refuse la diversité. Pour les personnes concernées par la
non-inclusion, c’est-à-dire l’exclusion, pour les personnes qui aident ou
accompagnent, comprendre les enjeux et les conditions de mise en mouvement de
la société inclusive devrait permettre de s’expliquer et de surmonter les
barrières, les obstacles, les empêchements produits par une société qui fait
des choix qui sont parfois à l’inverse du projet inclusif revendiqué. Les
paradoxes et contradiction identifiés par l’auteur sont nombreux. Ils mettent
les personnes concernées et les professionnels dans des situations
inconfortables où le discours injonctif se heurte aux dispositions matérielles
et organisationnelles prises. Avec cet ouvrage, on peut prendre de la hauteur
et mettre en perspective cette valeur fondamentale, replacer l’inclusion dans
un projet politique et collectif. La perspective inclusive n’est pas l’apanage
d’une catégorie de personnes, les personnes dites handicapées, mais concerne
toute la société : il s’agit que tous participent à la vie commune, quelles
que soient leurs caractéristiques, y compris dans la vulnérabilité.
Lorsque, personnes concernées, professionnels de terrain,
cadres et dirigeants, le « nez dans le guidon » du quotidien et de
nombreuses injonctions, sous la pression de multiples tâches à effectuer, la
réflexion sur l’inclusion et la société inclusive se satisfait parfois de
réponses concrètes et immédiates, préparées ou improvisées, favorisant certes
la qualité de vie inclusive des personnes concernées. « L’inclusion »
reste bien sûr une affaire de regard, d’attitudes, de comportements, de
conceptualisation, de principes et de pratiques, et d’organisations. Mais elle
se heurte à bien des obstacles dont on ne comprend pas toujours les tenants et
aboutissants, l’histoire et les enjeux. En mettant la focale sur la
« Cité » et l’ensembles des conditions dans lesquelles cette Cité se
construit de manière inclusive, l’ouvrage permet de prendre de la hauteur, de
réfléchir à tous les contextes de changements vers l’horizon inclusif.
C.Gardou met aussi en garde, dans notre propre pays et dans
le monde, contre des évolutions sociétales et sociales qui font véritablement
obstacle à l’évolution inclusive : le développement des inégalités, les
restrictions de liberté, le délitement de la solidarité, le « péril d’une
déhumanisation », les guerres, les incertitude de droit du vivant… « L’unité
entre les principes affichés et l’action politique, condition d’une société
cohérente et cohésive, ne peut être atteinte quand ce qui est réalisé infirme
ce qui est affirmé, sans y voir de contradiction ; quand ce qui est fait
est détruit, refait et détruit de nouveau par pur rivalité partisane. »
(p.124). Mais il plaide aussi avec tout autant de force et avec une espérance
optimiste pour que chacun prenne sa part dans la marche sociale pour produire
collectivement la Cité inclusive.
Extraits de la présentation de l’ouvrage
« S’ils ne réalisent jamais ce qui est en leur
possibilité, les humains ont l’obligation de remodeler sans cesse
l’architecture et de parfaire l’aménagement de leur demeure commune pour y
cohabiter plus harmonieusement, sans se défausser sur les autres. La résidence
qu’ils partagent, par naissance, est ce qu’ils sont et en font :
hospitalière ou hostile, inclusive ou exclusive. L’attente illusoire de quelque
grand architecte, chef ou monarque est une forme de servitude »
Dans son tête-à-tête avec le monde tel qu’il est et tel
qu’il va, Charles Gardou en appelle à une vision exclusive élargie. Entre sens,
contresens et non-sens, comment édifier une Cité humaine autour d’idéaux qui
lui donnent corps ? Qu’est-ce qui entrave sa marche vers un horizon plus
ouvert ? A-t-on dérivé trop loin pour l’apercevoir ? Qu’en est-il de
la responsabilité individuelle et collective ?
Troisième volume de la trilogie, qui réunit La
société inclusive, parlons-en ! et La fragilité de source, ce
livre en constitue la toile de fond anthropologique, éthique et politique.


