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Président du Réseau Français sur le Processus de Production du Handicap (RFPPH) Formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap (MDH-PPH), et dans les domaine des droits et des politiques inclusives / administrateur organismes de formation et secteur médico-social / ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur

lundi 16 mars 2026

Les obstacles à la scolarisation inclusive

 Les obstacles à la scolarisation inclusive

Intervention en table ronde, le 3 décembre 2025, Paris, CNAM

Journée de Trisomie 21 France Scolarisation des enfants avec trouble du développement intellectuel : débattons et agissons ensemble

Le texte ci-dessous est le développement de cette intervention

Je me contenterai ici de pointer et d’identifier quelques obstacles à la mise en place ou au développement de la scolarisation inclusive, qui pourraient être autant de leviers sur lesquels et avec lesquels agir pour faire progresser la situation.

La première observation que l’on peut faire, c’est qu’il y a un écart frappant entre la réalité du phénomène inclusif à l’école et le discours qui est tenu sur l’école inclusive. La réalité c’est quoi : des enfants handicapés non admis à l’école, des moyens et des ressources qui ne suivent pas de la part de l’administration scolaire, un manque flagrant d’AESH dans les conditions d’accueil d’aujourd’hui, des dispositifs collectifs qui peinent à s’installer dans les établissements scolaires, des discours non inclusifs de la part de nombreux professionnels, etc… On pourrait en allonger la liste indéfiniment. Concernant cette réalité, concrètement vécue par nombre de familles et d’enfants, il y a un discours qu’on pourrait croire naïvement optimiste, mais plutôt réellement mensonger.

Le discours officiel ne porte pas sur les enfants exclus. mais les discours portent sur la croissance du nombre d’enfants inclus, dont la croissance est davantage due à l’élargissement des catégories du handicap, preuves en sont le maintien du nombre d’enfants en établissements spécialisés et les revendications d’augmentation du nombre de places dans ces institutions. Le discours sur les dispositifs spécialisés (ULIS, UEE) les assimile à des dispositifs inclusifs, quand bien même le temps de scolarisation partagé est réduit au minimum et soumis au chantage de la conformité de l’élève concerné aux normes en vigueur. Alors non, l’école inclusive n’est pas là. Discours et principes dans les différents textes sont satisfaisants pour la plupart. Mais le discours politique et administratif masque délibérément les impasses dans lesquelles on se trouve dans un discours qui crée une réalité alternative, celle d’une école inclusive. La dénonciation de cette imposture me semble être un élément sans lequel le développement de l’inclusion stagnera.

Le deuxième point, et là c’est sans doute encore plus inquiétant, c’est que l’on s’escrime à bâtir une école et une société inclusive dans un environnement et une société qui donnent des signes selon lesquels les principes inclusifs sont de moins en moins partagés. Les inégalités s’accroissent entre les plus riches et les plus pauvres, elles sont aujourd’hui non seulement admises, mais justifiées, voire même promues. Il est bien loin le temps de la lutte contre les inégalités. La croissance de la pauvreté et de l’extrême pauvreté, la vie dans la rue sont devenues des banalités dans l’indifférence de plus en plus générale. Les derniers résultats des évaluations scolaires mettent en évidence une ségrégation de plus en plus importante entre les établissements scolaires. On pourrait là aussi à l’infini lister des attitudes, des valeurs qui vont à l’encontre d’une philosophie sociale inclusive.

Mais une société qui valide les inégalités, qui les produit, qui valide et produit de la ségrégation et des discriminations, qui a oublié ce qu’il en était de la cohésion sociale pour privilégier les intérêts des uns au détriment des autres, une telle société ne peut être qu’en échec quand elle parle d’école inclusive. Les initiatives locales de parents, de professionnels, d’équipes sont le plus souvent admirables, et modifient le plus souvent le micro-contexte d’une scolarisation. Elles ne peuvent suffire à faire évoluer les choses. Une des réponses à ce niveau est la politisation de la question de l’école et de la société inclusives, et dans le maintien politique de la préoccupation de la cohésion sociale.

L’inclusion, ou le mouvement inclusif, reste dans des limites restreintes, tant que les modèles explicatifs du handicap ou des situations de handicap n’évoluent pas. On n’a pas encore en définitive liquidé l’héritage d’une vision individuelle et biomédicale des explications du handicap. On en est encore à cette répartie qu’on trouve dans le film « Les intouchables » : « Pas de bras, pas de chocolat ! ». Oui bien sûr les choses ont changé. Mais spontanément, intuitivement, on va attribuer les difficultés d’une personne handicapée à vivre dans le monde dit « ordinaire » aux caractéristiques physiques ou mentales qu’elle présente. Les croyances restent encore très fortes que c’est de la responsabilité de l’enfant ou de la personne handicapée si celle-ci n’est pas en mesure de pouvoir réaliser une habitude de vie aussi banale que celle d’aller à l’école par exemple. Ne pas pouvoir aller à l’école serait dû à un comportement anormal, à une anomalie organique, à des capacités cognitives un peu moins performantes, à des écarts avec une norme idéal-typique.

Rarement (de plus en plus souvent quand même), ce sont les conditions de fonctionnement de l’école (méthodes, rythmes, contenus, attitudes…) qui sont remises en cause pour dire : iel ne peut pas aller à l’école parce que l’école n’est pas adaptée à ses caractéristiques. Une autre preuve de la persistance de ce modèle individuel : on entend fréquemment les termes de « situation de handicap intellectuel ». C’est certes une tentative de se décentrer de la responsabilité individuelle en parlant de situation, mais immédiatement on rabat la question sur l’individu défaillant dans tel ou tel domaine. Les situations de handicap se situent à l’école, dans le travail, dans les transports, les situations ne sont pas intellectuelles.

Etant formateur sur un modèle écosystémique qui s’appelle le Modèle de Développement Humain -Processus de Production du handicap, je ne peux que plaider pour un changement de modèle de pensée concernant l’approche conceptuelle et pragmatique du handicap. Ce modèle définit et décrit les situations de handicap, inversement les situations de participation sociale, non pas dans l’individu, ni dans l’environnement, mais comme le résultat des interactions entre les caractéristiques de l’environnement et les caractéristiques de la personne dans ce qui y est nommé « habitudes de vie ». Les habitudes de vie sont des activités de la vie courante comme se déplacer, communiquer, prendre soin de soi, et des rôles sociaux comme aller à l’école, avoir des loisirs, avoir des relations interpersonnelles. Lorsqu’une habitude de vie est empêchée, comme ne pas pouvoir aller à l’école, c’est parce que entre la personne et l’individu, ça ne matche pas.

La solution n’est pas, comme cela s’est toujours fait, de modifier la personne pour qu’elle s’adapte à l’environnement, mais aussi de faire que l’environnement s’adapte aux différences, à la diversité des personnes. On pourrait tout simplement appeler cela « accessibilité ». Une appropriation de ce modèle (ou d’un autre) me semble être un incontournable pour changer de modèle conceptuel du handicap, et considérer que l’exclusion d’un enfant de la scolarité dépend au moins autant du fonctionnement de l’école que du fonctionnement de l’enfant. Einstein disait : « Le monde que nous avons créé est le résultat de nos pensées. Il ne peut pas être changé sans que l’on change notre manière de penser » Un tel changement de paradigme a bien sûr des conséquences et des effets sur les pratiques professionnelles et organisationnelles.

Premièrement, il s’agit de renoncer à ce que des enfants différents, quelles que soient les caractéristiques de leurs différences, voient comme condition de leur inclusion de cesser d’être différents. Les justifications de l’exclusion de ces enfants de l’école portent encore trop souvent (sinon toujours) sur les écarts qu’auraient ces enfants par rapport à la norme d’un élève idéal-typique : écarts de niveau, écarts de comportements, etc.  Eh bien non, il n’y a pas à attendre que ces enfants deviennent « normaux » au regard d’une institution pour les scolariser. Il y a à s’interroger sur ce qui peut être fait par l’école, dans la classe, par les enseignants, pour permettre à ces enfants de faire des apprentissages cognitifs et sociaux. La perspective de ce que l’on appelle aujourd’hui les pratiques d’accessibilité universelle de l’éducation ou des apprentissages me semble être un piste des plus pertinentes pour une transformation des pratiques inclusives. L’accessibilité universelle est la conception a priori, en amont, d’une approche qui se soucie de l’accès de tous les élèves aux apprentissages, de telle façon qu’il y ait le moins possible l’obligation de remédier ensuite aux difficultés rencontrées par certains des élèves.

En second lieu, il convient de déplacer le centre de gravité des accompagnements et des interventions. L’intégration, puis l’inclusion des enfants handicapés ont été conçues dans un cadre des modèles individuels d’explication du handicap, comme des réponses individuelles. La condition de scolarisation était de doter l’élève concerné de moyens de réduire l’écart entre ce qu’il était et ce qui était attendu. D’où l’importance accordée aux réponses individuelles de réadaptation et de rééducation, afin de tenter de combler et réduire les différences, et ramener l’enfant au plus près de la norme. D’où encore la présence requise d’une AESH pour compenser l’écart entre l’enfant et les autres enfants de la classe. Avec un changement de modèle d’explication du handicap, si la compensation reste un élément incontournable, c’est de l’accessibilité et de l’accès réel à l’enseignement qu’il s’agit, autrement dit aux modifications et évolutions structurelles de l’enseignement. C’est une reprise de responsabilité pour les enseignants, qui ont été amenés progressivement à se démettre de leurs compétences en externalisant les réponses individuelles auprès des enfants handicapés.

Je voudrais maintenant évoquer un troisième point qui me semble fondamental. Il était classique et habituel qu’un enfant handicapé était considéré comme un enfant « malade », un enfant dont le corps ou l’esprit ne fonctionnaient pas bien, et que par conséquent il soit un patient, qu’il soit un objet de soins médicaux et paramédicaux. Bien sûr les soins sont une réalité et une nécessité pour tous, à un plus ou moins grand niveau selon les caractéristiques physiques ou mentales de chacun. Mais il  n’y a pas de raisons de réduire une personne à être un « patient », à être un objet de soins. Dans le cadre des évolutions internationales concernant les personnes handicapées, a été affirmé un principe fondamental : toute personne (handicapée ou non) est un sujet de droit, à égalité avec les autres. C’est ce qu’affirme avec force la Convention sur les Droits des Personnes handicapées, signée à l’ONU en 2006. Tout enfant à le droit (l’obligation éthique et politique) d’aller à l’école. Avoir des caractéristiques particulières n’est en rien une raison d’exclusion. Et c’est aux politiques publiques de faire en sorte que cela soit. Ce qui signifie concrètement que le développement de la scolarisation inclusive n’adviendra qu’avec des plaidoyers, des lobbying, des pressions de toutes sortes.

Il y aurait évidemment beaucoup d’autres points à développer pour identifier les obstacles qui se mettent au travers de la route de la scolarisation inclusive, et identifier également par conséquent comment surmonter ces obstacles pour crever ce plafond de verre persistant. Les points que je viens de développer sont insuffisants, mais ils sont incontournables.

Et pour répondre à la question qui m’est posée pour la conclusion de cette table ronde : « peut-on rendre l’école inclusive sans transformer le système ? », ma réponse est évidente dans ce que je viens de présenter : oui, l’école ne pourra mettre en œuvre une scolarisation inclusive sans transformation de plusieurs systèmes, plus précisément trois systèmes : le système personnel avec les croyances, les représentations et les concepts qui font obstacles aujourd’hui ; le système éducatif, qui aurait sa révolution copernicienne à effectuer, en s’adaptant aux élèves et à leur diversité plutôt que d’attendre qu’ils se conforment à la norme en vigueur ; le système sociétal enfin, où il s’agit d’agir à rebours de certaines tendances qui font obstacle comme l’accentuation des inégalités, des injustices, des discriminations et du rejet de l’autre.

Je n’ai donné ici que des réponses théoriques, que vous allez trouver loin du terrain, abstraites. Mais ce que je vois aussi, en particulier à travers les réseaux sociaux, que de nombreuses et riches initiatives convergent avec ce que je viens de présenter, sur un terrain concret cette fois. Ces initiatives viennent des familles, des accompagnants, d’entrepreneurs du social, de différents organisations et services. Ces initiatives alimentent bien évidemment les évolutions conceptuelles. Et je crois que c’est la conjonction des deux évolutions qui changera les choses pour avancer vers une scolarisation inclusive.

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