Droit à mourir et autodétermination
Il est un
événement qui a été largement évoqué par la presse, en lien avec l’examen de la
loi dite fin de vie : c’est le suicide assisté de Noelia, jeune espagnole devenue
paraplégique à la suite d’une tentative de suicide antérieure. Le suicide
assisté a été permis par une loi espagnole, adoptée en 2021, légalisant ce
choix, pour des personnes atteintes d’une « affection grave, chronique et
invalidante qui affecte l’autonomie » et provoque « une souffrance
jugée intolérable ». Cette loi se présente, tout comme d’ailleurs les
dispositions françaises en cours, comme une avancée des libertés individuelles
et dans l’accès aux droits individuels, et un droit de mourir dans la dignité.
Cette possibilité de choix s’inscrit dans une éthique revendiquées comme celle de
l’autodétermination.
Ce point de vue se
tient, en particulier face aux discours et positions de l’extrême droite et de
la droite catholique traditionnaliste, arc-boutées sur des principes
réactionnaires. Mais ce droit et ce principe peuvent être critiqués d’un autre
point de vue, celui de la prise en considération de ce que la société offre, ou
n’offre pas, aux personnes vivant ces situations. La vie de cette jeune fille
devait certes lui être insupportable, mais il s’agit aussi de s’interroger sur
ce qui cette insupportabilité, en dehors de ses caractéristiques personnelles.
Le choix qu’elle a fait était certes son choix, mais c’est un peu présomptueux
de l’étiqueter en tant qu’autodétermination : les conditions de vie qui
lui étaient proposées, l’histoire qu’elle avait vécue, les événements auxquels
elle avait été confrontée, les situations qu’elle avait traversées dans la
société et les environnement dans lesquels elle avait vécu sont des facteurs
influençant de manière forte le choix. Autrement dit, l’environnement est un
facteur qui souvent ou parfois contraint les choix individuels. N’y a-t-il pas
des violences (défaut des soins, insuffisance de l’assistance et de l’accompagnement…)
qui ont conduit inexorablement, qui ont contraint (loin de toute
autodétermination) à cette décision ? N’y a-t-il pas eu dans la vie de
cette jeunes fille des événements sociaux qui se sont produits parce que la
société les permet et ne fait rien pour améliorer ce qui provoque de telles extrémités.
Il est d’ailleurs étonnant que les groupes politiques de gauche se soient tous
engouffrés dans la défense de la loi en France, sans évoquer les revendications
des personnes handicapées mettant en garde sur la solution de mourir dignement
plutôt que de mettre en avant celle de vivre dignement.
Choisir sa mort
n’est pas simplement un signe manifeste d’autodétermination. Les conditions de
vie qui sont produites aujourd’hui, avec les dégradations que l’on connait, contribuent
à préférer une mort digne faute de pouvoir prétendre à une vie digne. La
pauvreté, ou l’extrême pauvreté, les difficultés de se loger et de se nourrir, un
système de santé et d’accompagnement qui se dégradent et nie un véritable droit
aux soins et à la santé, les représentations validistes marginalisant les
personnes handicapées, etc. conduisent plus facilement au droit à mourir
dignement plutôt que de revendiquer de vivre dignement. Le discours tenu à
propos de cette affaire a été curieux : si une personne valide avait voulu
se suicider, cela aurait été considéré comme un échec ou une faute. Mais
puisque Noelia était handicapées, son suicide est présenté comme une liberté
individuelle, et même du courage.
Si l’un des
critères autorisant le choix de mourir est une évaluation de la qualité de vie
de la personne (on en parle !), il est fort à parier que cette évaluation,
du point de vue d’une personne valide, aura tendance à juger la qualité de vie
d’une personne handicapée comme une vie ne valant pas d’être vécue. Les
discussions parlementaires et médiatiques ont superbement ignoré cette
problématique éthique pour sombrer dans la défense unilatérale de
l’autodétermination et de la liberté individuelle. Que dire quand la préférence
est de mourir plutôt que de vivre dans les conditions que la société
impose ? A quand la question du coût social des personnes handicapées,
ouvrant la porte à une certaine forme d’eugénisme ?

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire