Quelle est la nature des besoins ?
Qui irait
aujourd’hui contester qu’il faille se préoccuper des besoins des
personnes ? C’est en effet l’argument central et dernier pour identifier
des réponses visant leur satisfaction, au nom du respect dû aux personnes, à la
valorisation de leur dignité et de leur liberté, à leur droit à une
participation sociale satisfaisante. A ce titre, l’identification des besoins
semble incontournable. Mais peut-être serait-il opportun d’interroger cette
notion de besoin, si évidente qu’elle en est aveuglante, car elle pourrait
constituer un voile opaque masquant d’autres enjeux et problématiques. Tout
d’abord, cette notion de besoin n’est pas si « neutre » que cela, et
a priori et par principe favorable aux personnes dont il a été décidé qu’ils
avaient tel ou tel besoin. Ainsi par exemple, les « besoins » des
pauvres des pays développés ou en développement sont-ils massivement déterminés
et identifiés comme un espace de croissance des entreprises et des services, comme
une expansion du marché : les besoins identifiés d’hygiène sont avant tout
le lieu de la vente de dose de savons pour des groupes mondialisés
(accessoirement ils peuvent améliorer l’hygiène).
Dans une société de marché et de services, la liste
des besoins, sans limites autres que celle de leur satisfaction, entraine une
extension, elle aussi sans limites, de la satisfaction de ces besoins. Le
besoin devient ainsi une notion inhérente au marché, circonscrite aux
mécanismes de ce marché, qui devient idéologie incontestable, qui régule là
aussi de manière incontestable l’activité humaine. A l’instar des entreprises
multimillionnaire qui prétendent réduire la pauvreté tout en mettant la
priorité sur leurs profits : ces nouveaux développements ne sont en
réalité que la manifestation d’une volonté d’expansion mondiale du marché et
des services, parée d’un discours altruiste. Typiquement, le centrage sur des
besoins, assorti de la nomenclatures de ceux-ci, donne surtout l’occasion et
invite à créer des réponses dans le cadre d’un « entrepreneuriat
social » qui invente qui une application, qui une prestation ou un
service, dont le but n’est pas de régler ce qui est cause du besoin, mais la
satisfaction individuelle de ce besoin, et surtout, en arrière-plan (ou en
avant-plan plutôt) le profit de l’entrepreneur en question (ou de ses
investisseurs le cas échéant). Travailler pour les pauvres ou les personnes
handicapées est ici travailler pour son profit.
On peut donc
s’interroger pour savoir dans ce contexte qui définit les besoins. Dans le
discours, c’est la personne concernée, comme si n’intervenait aucun contexte
social. En réalité, les besoins sont définis politiquement dans une démarche
top-down remarquable. La classification théorique est établie par des experts,
eux-mêmes situés socialement dans un champ marqué par des habitudes de vie, des
idées, des références, des valeurs… Les
besoins, identifiés aujourd’hui dans des nomenclatures ou des schémas, se
prétendent universels, faisant partie de la nature humaine. Ils sont en réalité
distribués dans des classifications et des hiérarchisations réalisées en
fonction d’une idéologie censée être partagée, mais qui correspond davantage à
un registre de valeurs dominantes ou même hégémoniques dans des pays plutôt
riches de la sphère occidentale, et correspondant à celles d’une élite élargie
de ces pays. L’exemple le plus abouti dans cette hiérarchisation est la
pyramide de Maslow, qui indique en définitive une échelle de valeurs, modèle
théorique qui a été critiqué sur de nombreux points.
Pour formaliser
ces besoins, il est fait appel à des « experts », des professionnels
dont les spécialités sont susceptibles de déterminer avec précision les dits besoins.
Les besoins sont recherchés dans un champ précontraint, et finalement définis
en fonction des réponses existantes, des prestations disponibles. Les bilans et
évaluations mettent en avant des manques qu’il s’agit de réduire ou combler par
les réponses appropriées. Nul doute qu’il faille se préoccuper des besoins des
personnes ; il faut toutefois être attentifs à ne pas en faire des
produits du marché.

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