Individualisation et facteurs environnementaux
On ne peut que
constater un paradoxal double mouvement de pensé (ou idéologique), qui consiste
d’une part à postuler de l’importance, incontournable, des facteurs
environnementaux dans toutes les réalisations humaines (dans sa vie personnelle
comme dans la vie sociale), et d’autre part à surestimer les facteurs
individuels susceptibles de jouer dans les réalisations de la vie humaine et
sociale. Plus on parle des facteurs environnementaux, plus on se polarise sur
les facteurs personnels. C’est un paradoxe qu’il est facile d’ignorer :
dans un travail d’accompagnement, il est plus facile (et c’est aussi un
héritage culturel) de vouloir « changer » la personne en se
focalisant sur les injonctions de personnalisation ou d’individualisation que vouloir
changer l’environnement de la personne, surtout au niveau macro ou méso, qui
sont pourtant des obstacles sérieux à la participation sociale.
Ainsi, le mérite
devient-il une « faculté » individuelle susceptible de contribuer à
la réussite individuelle (ou à l’échec individuel par conséquent), en niant
tous les déterminismes sociaux qui vont encadrer le parcours de vie de chacun.
On ne peut pourtant, sauf à s’aveugler, nier ces déterminismes sociaux :
dans une vaste enquête dirigée par Bernard Lahire sur les conditions des apprentissages,
et en particulier celui de la lecture (Enfances de classes – de l’inégalité
parmi les enfants, Seuil, 2019), on voit clairement que le mérite
individuel ne joue que marginalement dans la réussite de certains élèves. Avoir
comme logement un véhicule garé dans la rue à côté de l’école neutralise pour
le moins tout mérité individuel pour un parcours scolaire de réussite.
Pour les personnes
en situation de handicap, le projet personnalisé, qui est un projet
d’accompagnement et non le projet de vie de la personne, contient le plus
souvent des objectifs de développement de capacités ou de compétences, à
réaliser individuellement, avec aide ou de préférence de manière en autonomie,
et s’abstient d’intervenir sur les conditions sociales et environnementales de
mise en œuvre de la participation en modifiant les conditions extérieures de la
réalisation d’un projet de vie. La compensation individuelle est préférée à
l’accessibilité de l’environnement. Il est demandé d’abord à chacune des
personne concernées de se prendre en main, de définir son projet (de
vie ?, d’accompagnement ?), de faire ses propres choix, de faire la
preuve de son autodétermination, de devenir « entrepreneur de
soi-même », de s’activer (dans l’emploi par exemple) pour prétendre à la
participation sociale et être inclus, et par conséquent être dans une situation
moindre de handicap.
Il y a donc bien
une sur-responsabilisation des individus à travers ce que la société leur
demande et leur intime d’être ; sur-responsabilisation dans leurs futures
réussites ou leurs futurs échecs. Et dé-responsabilisation des conditions
sociales et environnementales qui pourtant sont partie prenante, voire majeure,
et déterminante, dans la réalisation des activités humaines. Se démener pour
chercher un emploi, quand ceux-ci manquent cruellement, et ne pas en trouver, responsabiliser
négativement une personne, alors que le contexte social ou économique joue le
rôle principal. Ne pas réussir à l’école est attribué aux caractéristiques
personnelles de l’élève, quand c’est le fonctionnement de l’école qui produit
de l’échec, des difficultés, des souffrances.
L’utilisation
idéologique du mérite individuel et de l’individualisation (individualisme) des
situations de vie justifie que les uns soient avantagés, les autres handicapés
par des conditions sociales qui sont ignorées dans les problématiques de
réflexion et d’action. Cela renforce en outre une approche individuelle du
handicap, qui malgré des discours à prétention écosystémique, revient toujours,
confortée par l’hégémonie individualiste, à attribuer les écarts ou les
« défauts » à la personne. Ce qui est à rebours d’une perspective
inclusive, qui postule de la nécessité d’une adaptation (accessibilité) de
l’environnement aux personnes.

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