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Président du Réseau Français sur le Processus de Production du Handicap (RFPPH) Formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap (MDH-PPH), et dans les domaine des droits et des politiques inclusives / administrateur organismes de formation et secteur médico-social / ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur

mardi 23 juin 2026

la "tragédie de l'insuffisance"

La "tragédie de l'insuffisance"

Dans un article publié par la revue Sciences Humaines (n°388, mai 2026, p.64), Jean-François Dortier écrit : « Dans La fatigue d’être soi (1998), Alain Ehrenberg soutient que « le drame de la culpabilité » est le fait d’une société de l’interdit. Or dans la société actuelle, le culte de l’autonomie et de la performance individuelle fait surtout peser sur les consciences une « tragédie de l’insuffisance ». Ce n’est pas tant de la culpabilité (associée à une faute morale) qu’éprouve l’individu que le fait de ne pas « être à la hauteur » d’exigences trop élevées. »Sa réflexion mérite d’être examinée et en ce qui concerne ce qui est aujourd’hui demandé, attendu, préconisé, exigé ou proposé aux personnes qui rencontrent des situations de handicap ou des difficultés à s’inscrire dans la participation à la société.

Pendant longtemps, c’était la fatalité ou la culpabilité qui régissaient l’explication de ce qu’il advenait des vies humaines, et valaient remontrances, punitions et exclusions. Il semble qu’on soit passé, dans le contexte de nombreux changements institutionnels, à un autre paradigme : l’autonomie individuelle a pris le pas sur les encadrements collectifs institutionnels. Les références à la liberté, la responsabilité, l’autonomie, l’autodétermination, la performance, toutes sous le sceau de l’individuel, remplacent les références liées à l’obéissance, la soumission et la culpabilité. Le sentiment de malaise, en tant que réponse et réaction des personnes, diffère selon le paradigme existant. Le drame de la culpabilité fait place à la tragédie de l’insuffisance comme le soutient A Ehrenberg. Insuffisance en ce que les propriétés ou les caractéristiques individuelles de chaque individu peuvent (et c’est vrai la plupart du temps) présenter un écart avec un idéal type constitué en tant qu’individu pleinement autonome.

Pour les personnes handicapées, dans le cadre de ce paradigme individuel, l’écart avec l’idéal type de l’autonomie se surajoute avec un autre écart qui a longtemps défini et décrit les personnes concernées, celui entre leurs caractéristiques organiques et capacitaires et les caractéristiques de la population instituée comme « normale », c’est-à-dire valide. Ce qui caractérise les écarts de cette « insuffisance » dans les caractéristiques individuelles et dans la participation sociale est identifié, catégorisé, « nomenclaturé », nommé besoins, décrit comme écarts entre une situation singulière et des situations considérées comme normales dans le fonctionnement social existant. Cet écart ou manque reproduit « l’espace » qui devait être comblé par des interventions médicales ou des rééducations diverses censées rapprocher le plus possible la personne d’une vie dont les normes étaient définies comme celles des personnes valides.

A cette première « insuffisance » s’ajoute désormais l’exigence, pour tous et toutes, dont les personnes handicapées, d’être ou de devenir autonome. Personne ne satisfait à de telles exigences si élevées, d’où le sentiment fréquent de « ne pas être à la hauteur ». Pour les personnes handicapées, exercer leur autonomie se heurte à de bien plus nombreux obstacles présents dans les environnement physiques ou sociaux. Quand le sentiment d’insuffisance se rajoute pour les personnes concernées au sentiment d’insuffisance produit par des interactions insatisfaisantes entre les caractéristiques personnelles et les caractéristiques environnementales, c’est une double tragédie, que la héroïsation de la figure de la personne handicapée n’est pas à même de résoudre. Elle institue et confirme la mise à l’écart, doublement construite pour les personnes handicapées. A l’écart déjà institué par le fonctionnement validiste de la société en ce qui concerne la participation sociale, se rajoute l’insuffisance nouvellement instituée par le paradigme d’une réalisation de soi alimentée par l’acquisition de l’autonomie, dont le chemin est pourtant pavé, pour les personnes qui rencontrent des situations de handicap, de conditions sociales et sociétales qui mettent des obstacles majeurs et spécifiques à cette injonction.

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