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Président du Réseau Français sur le Processus de Production du Handicap (RFPPH) Formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap (MDH-PPH), et dans les domaine des droits et des politiques inclusives / administrateur organismes de formation et secteur médico-social / ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur

vendredi 17 avril 2026

lecture : Plutôt vivre de C Kahn et C Puiseux

Plutôt vivre - Comprendre le validisme et valoriser la culture crip

Chiara KAHN & Charlotte PUISEUX - Le Cavalier Bleu, 2025

La notion de validisme (et la réalité qu’elle décrit) est encore peu connue et peu diffusée en France (et encore moins la culture crip). Et pourtant en regardant les situations vécues par les personnes handicapées avec cette approche, ce regard, cette analyse, on voit les choses autrement. C’est à quoi s’emploie l’ouvrage de Chiara KAHN et Charlotte PUISEUX, toutes deux militantes anti-validistes. Penser la société comme ayant un fonctionnement validiste, comme étant validiste, ce n’est pas simplement penser qu’il faut davantage d’accessibilité dans les différents espaces publics afin que les personnes handicapées puissent accéder à leurs droits. Ceci est bien sûr nécessaire, mais insuffisant pour comprendre les situations vécues par les personnes handicapées. Faire le choix d’analyser la société sous ce prisme, c’est penser et décrire la société comme fonctionnant sur des principes souvent impensés, qu’il s’agit impérativement d’interroger et de remettre en cause.

Le titre fait référence à une parole prononcée par un célèbre animateur de TV : « « Plutôt mourir que d’être handicapé ! » Plutôt que de faire une théorie de validisme et de l’antivalidisme, cette phrase en résume à elle-seule le principe : il y a deux catégories de populations, dont l’une est considérée dans la société actuelle comme supérieure à l’autre : les personnes valides et les personnes handicapées. Dans une société validiste, les catégories font en permanence l’objet de comparaisons, défavorables à l’une des catégories : « La logique de comparaison pousse à considérer leurs vies comme moins valables que celle des personnes dites « valides ». Ce constat est intégré, de façon plus ou moins consciente, par l’ensemble de la société, que ce soit par les personnes valides ou les personnes handicapées elles-mêmes. A tel point qu’il justifie la stigmatisation et les différences de traitement ou discriminations que subissent les personne handicapées » (p.27)

Les manifestations de la pensée validiste se traduisent aussi par deux représentations, stéréotypées, des personnes handicapées, le misérabilisme et l’héroïsation. Le misérabilisme « s’appuie sur la rhétorique du mythe de la validité, à savoir qu’une personne handicapée est forcément malheureuse faute d’être valide » (p.32). « Dans le cadre de la super-héroïsation, le discours autour de la volonté est exacerbé, faisant reposer les actions de la personne sur des aspects personnels (son courage, sa détermination…). Il exclut ainsi toute dimension sociale et collective dans l’émergence des obstacles rencontrés et renvoie toutes les personnes handicapées non héroïsées à un défaut de qualité individuelle… » (p.34).

Le validisme se manifeste aussi dans nombre « d’interdictions » informelles, ou de désapprobations morales, du bonheur à la parentalité. « La parentalité des personnes handicapées est, elle, considérée comme une parentalité « à demi », mauvaise, incapable » (p.26). « Cette naturalisation de la validité a une conséquence majeure, c’est qu’elle lie inévitablement cette dernière au bonheur. La « bonne santé » étant considérée comme l’ultime vertu, c’est autour de celle-ci que sont encore organisées nos sociétés contemporaines. Tout individu bien portant accède plus facilement à la liberté, à l’épanouissement ou se voit attribuer des valeurs positives telles que la beauté ou la chance. Cela transforme le corps valide en un objectif à atteindre, une norme universelle de bonheur. Par conséquent, être handicapé signifierait forcément être malheureux. Le destin des personnes handicapées est, en fait, mis en opposition directe avec celui des personnes valides. » (p.31).

Si ces représentations, cette philosophie validiste, n’est pas contestée (c’est l’objet du mouvement anti-validiste), l’accessibilité et l’accès aux droits seront par nature limités, vus comme des aménagements mineurs dans une société dont la philosophie restera inégalitaire et avec la volonté inconsciente de marginaliser ceux et celles qui ne sont pas dans la validité dominante. Les autrices relient cette philosophie au système de production capitaliste, basée sur « des politiques productivistes et méritocratiques » (p.18). ) La conséquence en est que les corps des personnes handicapées, « déviants, potentiellement diminués dans leurs aptitudes à produire, n’ont donc aucune valeur marchande et rendent leurs vies non prioritaires. » (p.20) Les autrices postulent donc le validisme, et ses conséquences de dévalorisation théorique et pratique des personnes handicapées, comme une production d’un système capitaliste qui requiert des corps (physiques et psychiques) garants de productivité et de rentabilité.

La plupart du temps, la conception du handicap est remisée dans un espace restreint, celui des déficiences ou des incapacités de la personne, mais aussi lorsque le handicap est pensé comme une production issue de l’interaction entre les caractéristiques d’une personne et celles de l’environnement dans lequel elle vit. Cette dernière conception ne perd pas de sa validité, mais ici les autrices creusent le sillon : la pensée du handicap est profondément ancrée dans l’histoire et la pensée humaine comme la caractéristique d’une raison validiste. « Nous naissons toutes et tous dans un tissu de représentations validistes voulant que la validité soit le seule gage de bonheur et de vie réussie, ce qui fait qu’il est très difficile de trouver des failles afin de penser autrement. » (p.121)

C’est aussi pour cette raison que les autrices ne cantonnent pas les problématiques du handicap et de la vie des personnes handicapées dans le champ nombriliste du secteur du handicap. Mais elles le relient à d’autres champs de domination que sont le racisme, le classisme, l’homophobie, la grossophobie, etc. Et posent que les luttes pour la reconnaissance des personnes handicapées, leur qualité de vie, leur participation sociale, leur émancipation, passent aussi et nécessairement par la prise en considération de l’intersectionnalité.

On pourrait trouver ces propos excessifs, trop radicaux, partisans… Mais les postulats, le raisonnement et l’analyse sont fondés, argumentés, explicites, et de plus écrit dans un style simple et clair. Les conditions de changement sont également clairement dessinées. Le handicap n’est pas un problème technique ou médical. C’est une problématique de catégorisation (relative) des êtres humains, de domination, c’est une problématiques sociale et politique, que la notion de validisme illustre et explique. Isolées et marginalisées les autrices ? Dans leur ouvrage, les autrices recensent aussi tous les mouvements de lutte, les nombreuses initiatives de militant.es en particulier sur les réseaux sociaux, dont les positions anti-validistes sont nettement affirmées, ce qu’elles désignent en particulier par la « culture crip ». Ce qui peut laisser penser à une mise à l’agenda sociétal et politique de cette nouvelle vision de penser le monde et la place de chacun.e dans ce monde. Dans les derniers chapitres, elles articulent également cette perspective avec les luttes écologiques et antifascites.

On peut comprendre dans ce contexte les réticences et les oppositions à la loi dite fin de vie : elle est certes un signe de liberté individuelle ; mais sur les fondements d’une société validiste, elle ne fait que confirmer une hiérarchie implicite des vies, dont une partie pourrait très rapidement être sacrifiée (rappelons-nous certains propos et décisions lors de la COVID), en raison de leur supposée moindre valeur, en raison du délaissement d’une politique du bien vivre au profit d’une politique du bien mourir. « La question la plus urgente … est de légiférer sur les conditions d’une vie digne avant de penser à légiférer sur les conditions d’une mort digne. Pas de mort digne possible sans une véritable réflexion autour des conditions de vie déplorables dans lesquelles se retrouvent beaucoup de personnes handicapées » (p.77).

Extrait de la présentation de l’ouvrage par l’éditeur

« Plutôt mourir que d’être handicapé », cette exclamation résume à elle seule le regard que notre société validiste porte sur le handicap. Sur le fond d’un capitalisme qui valorise la performance, elle sépare les personnes valides, qui connaitraient le bonheur, des personnes handicapées dont la vie ne vaudrait pas d’être vécue.

Alors qu’un individu sur deux sera, temporairement ou non, concerné par une situation de handicap au cours de son existence, Chiara Kahn et Charlotte Puiseux reviennent sur
l’histoire de la construction sociale du validisme. Elles démontrent les dynamiques à l’œuvre pour explorer de nouvelles perspectives où tous les êtres humains pourraient trouver leur place, sans qu’il soit nécessaire de transcender sa différence. Non pas de vivre malgré, mais de vivre avec.

Apprendre à sortir des logiques productivistes, ne plus avoir honte d’être vulnérables et interdépendants, s’accepter dans toutes nos particularités pour se frayer un chemin vers l’union, la fierté et la reconnaissance, tel est l’objectif ambitieux tout autant qu’essentiel de cet ouvrage.

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