La "tragédie de l'insuffisance"
Dans un article
publié par la revue Sciences Humaines (n°388, mai 2026, p.64), Jean-François
Dortier écrit : « Dans La fatigue d’être soi (1998),
Alain Ehrenberg soutient que « le drame de la culpabilité » est le
fait d’une société de l’interdit. Or dans la société actuelle, le culte de
l’autonomie et de la performance individuelle fait surtout peser sur les
consciences une « tragédie de l’insuffisance ». Ce n’est pas tant de
la culpabilité (associée à une faute morale) qu’éprouve l’individu que le fait
de ne pas « être à la hauteur » d’exigences trop élevées. »Sa
réflexion mérite d’être examinée et en ce qui concerne ce qui est aujourd’hui demandé,
attendu, préconisé, exigé ou proposé aux personnes qui rencontrent des
situations de handicap ou des difficultés à s’inscrire dans la participation à
la société.
Pendant longtemps,
c’était la fatalité ou la culpabilité qui régissaient l’explication de ce qu’il
advenait des vies humaines, et valaient remontrances, punitions et exclusions.
Il semble qu’on soit passé, dans le contexte de nombreux changements
institutionnels, à un autre paradigme : l’autonomie individuelle a pris le
pas sur les encadrements collectifs institutionnels. Les références à la
liberté, la responsabilité, l’autonomie, l’autodétermination, la performance,
toutes sous le sceau de l’individuel, remplacent les références liées à
l’obéissance, la soumission et la culpabilité. Le sentiment de malaise, en tant
que réponse et réaction des personnes, diffère selon le paradigme existant. Le
drame de la culpabilité fait place à la tragédie de l’insuffisance comme le
soutient A Ehrenberg. Insuffisance en ce que les propriétés ou les
caractéristiques individuelles de chaque individu peuvent (et c’est vrai la
plupart du temps) présenter un écart avec un idéal type constitué en tant qu’individu
pleinement autonome.
Pour les personnes
handicapées, dans le cadre de ce paradigme individuel, l’écart avec l’idéal
type de l’autonomie se surajoute avec un autre écart qui a longtemps défini et
décrit les personnes concernées, celui entre leurs caractéristiques organiques
et capacitaires et les caractéristiques de la population instituée comme
« normale », c’est-à-dire valide. Ce qui caractérise les écarts de
cette « insuffisance » dans les caractéristiques individuelles et dans
la participation sociale est identifié, catégorisé, « nomenclaturé »,
nommé besoins, décrit comme écarts entre une situation singulière et des
situations considérées comme normales dans le fonctionnement social existant.
Cet écart ou manque reproduit « l’espace » qui devait être comblé par
des interventions médicales ou des rééducations diverses censées rapprocher le
plus possible la personne d’une vie dont les normes étaient définies comme
celles des personnes valides.
A cette première
« insuffisance » s’ajoute désormais l’exigence, pour tous et toutes,
dont les personnes handicapées, d’être ou de devenir autonome. Personne ne
satisfait à de telles exigences si élevées, d’où le sentiment fréquent de
« ne pas être à la hauteur ». Pour les personnes handicapées, exercer
leur autonomie se heurte à de bien plus nombreux obstacles présents dans les
environnement physiques ou sociaux. Quand le sentiment d’insuffisance se
rajoute pour les personnes concernées au sentiment d’insuffisance produit par
des interactions insatisfaisantes entre les caractéristiques personnelles et
les caractéristiques environnementales, c’est une double tragédie, que la héroïsation
de la figure de la personne handicapée n’est pas à même de résoudre. Elle institue
et confirme la mise à l’écart, doublement construite pour les personnes
handicapées. A l’écart déjà institué par le fonctionnement validiste de la
société en ce qui concerne la participation sociale, se rajoute l’insuffisance nouvellement
instituée par le paradigme d’une réalisation de soi alimentée par l’acquisition
de l’autonomie, dont le chemin est pourtant pavé, pour les personnes qui
rencontrent des situations de handicap, de conditions sociales et sociétales
qui mettent des obstacles majeurs et spécifiques à cette injonction.




