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J'ai d'abord exercé comme enseignant spécialisé auprès de jeunes sourds. J'ai ensuite exercé différentes missions d'encadrement dans des établissements et services du secteur médico-social. Parallèlement, j'ai été formateur dans différents organismes. J'ai publié de nombreux articles dans des revues professionnelles, et un ouvrage aux éditions l'Harmattan en 2004.
Je suis en retraite depuis l'été 2016, et ressource disponible (gracieuse).
Je suis actuellement administrateur d'une association régionale de formation en travail social

vendredi 25 novembre 2016

"T'en n'a pas marre, toi, des sourds ?"

T'en n'a pas marre, toi, des sourds ?


Cette question m’a été posée plusieurs fois, et ceci depuis au moins une quinzaine d’années, en référence sans doute à ma longue expérience professionnelle dans le champ des établissements et services pour jeunes sourds. Elle fait pendant à une autre remarque, fréquemment entendue elle aussi : « Les sourds ! Pffff ! », assortie d’un geste significatif d’un ras-le-bol. Evidemment ces question et remarque ne viennent pas des professionnels de terrain, chez lesquels on trouve le plus souvent des convictions et déterminations de longue durée.


Elles viennent plutôt des professionnels exerçant des fonctions d’encadrement ou transversales : directeurs, chefs de service, responsables de projets, responsables qualité… Elles viennent de ceux-là même qui tiennent le discours le plus engageant et le plus offensif sur la place des usagers, leur empowerment, sur les droits et la participation des usagers, sur l’amélioration continue de la qualité, sur l’application des bonnes pratiques… Il y a là un paradoxe, dont il faut essayer de rechercher quelque explication.

C’est peut-être que, à côté de ce discours, il y a des réalités qui ne se tordent pas aux belles intentions, qui sont inscrites dans le terreau d’organisations exemptes d’analyse critique. Car dans ceux qui sont partie prenante de l’éducation des jeunes sourds, il y a des parents, dont certains sont eux-mêmes sourds, il y a des professionnels, dont certains sont eux-mêmes sourds, et il y a même des parents entendants qui se revendiquent des choix faits par les sourds.

Et c’est à tous ceux-là que les question et remarque font référence : ceux-là sont parfois rétifs, et même très rétifs, à ce que « nous », experts de l’intervention médico-sociale, savons de ce qui est bien pour « eux ». Et quand ils s’expriment, ils contestent radicalement, ils ne sont pas malléables : d’où peut-être cette lassitude de certains professionnels qui ont à faire fonctionner les organisations.

Car les éléments contestés heurtent de plein fouet les pratiques médico-sociales. Et c’est même le caractère médico-social qui est contesté, dans le refus, par exemple, de considérer la situation des personnes sourdes comme une maladie objet de soins qu’on trouve dans l’approche bio-médicale prégnante dans les établissements médico-sociaux. Contestation aussi de la rééducation orale (impératif du fonctionnement médico-social qui se légitime dans la cadre des soins), et de considérer la langue orale comme condition de participation sociale ; contestation quant à l’insuffisance de l’enseignement en Langue des signes et de l’insuffisance des professionnels sourds dans les établissements, etc.

Et c’est vrai que cela fait des années que cela dure ! La rétivité récurrente des personnes concernées à adhérer aux valeurs portées par le secteur médico-social a aussi pour effet de faire attribuer « l’erreur » à ces personnes (« passéiste, communautaristes…), et nullement de remettre en cause les principes de fonctionnement de leur « prise en charge ». Et, plus grave, de générer une sorte de « sourdisme » (racisme envers les sourds), donnant lieu, à partir d’une expérience particulière avec quelques jeunes sourds ou avec quelques professionnels sourds, à des généralisations existentielles et ontologiques : « ils sont bornés, ils ne comprennent pas tout, ils sont extrémistes, etc ».

2 commentaires:

  1. Christine Maurey13 janvier 2017 à 15:36

    oui...
    pour avoir commencé à travailler au moment de la pleine explosion de la LSF, avoir goûté la période de reconnaissance de cette langue, avoir été embarquée malgré moi dans ce militantisme, j'avoue qu'il me peine à admettre que tout cela s'est bien tassé, que c'est loin derrière nous et que tout est question de mode peut-être...
    L'engouement des professionnels du médico-social pour la surdité en général, s'est un peu éteint.la lassitude s'est installée...
    "Mince, j'ai oublié de commander un interprète pour la prochaine réunion", "oui, ce spectacle est bien mais comment fait-on pour les sourds (soupir)?", etc.
    Dans un établissement accueillant différents handicaps, l'effort est quotidien pour prendre en compte les moyens de communication adaptés à chacun.
    Je remarque que le public sourd pâtit peut-être un peu de cet effort à fournir et que la culture de l'oral est là, pas moins présente qu'avant. Ceux qui n'entendent pas nous compliquent l'existence et on aimerait bien parfois qu'ils ne soient pas là ou du moins, ne pas avoir à faire trop de démarches pour leur faire une place.
    Ceci n'est pas dit explicitement mais ressenti, c'est insidieux et je sens, je vois parfois, les adultes sourds en être peinés, ne pas comprendre.
    Comment ont-ils pu être mis en pôle position à une époque donnée puis mis de côté maintenant de plus en plus souvent ?
    Comment expliquer cela ?

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    1. Ce que vous observez est me semble-t-il symptomatique d’un certain écart entre les idées et les principes d’un côté ; et les ancrages de représentations anciennes d’un autre côté. Aujourd’hui, la langue des signes a une certaine reconnaissance sociale, qu’on trouve dans la règlementation publique, dans les possibilités d’accessibilité à divers événements (sous-titrages et interprétariats à la TV, ou sur d’autres évènements comme les meetings politiques), ainsi que dans la recherche universitaire. Mais de l’autre côté, on a tout ce que vous constatez : dans les relations au quotidien, et en particulier professionnelles, et je dirais d’autant plus paradoxalement dans le secteur spécialisé concerné, ça reste « compliqué ». Je crois tout simplement parce que des anciennes représentations irriguent les pensées et les actions des professionnels, malgré parfois un discours qui semble aller dans un autre sens : est-ce que la Langue des signes est égale à la langue dominante ? comment la société, le groupe « accueille-t-il » les personnes sourdes ? en leur demandant de se rapprocher de nous ou en s’adaptant à leurs besoins ?
      Toutes ces questions ne sont généralement pas posées quand on parle d’inclusion. Et pourtant, on ne peut pas réfléchir à une société inclusive, ou à une école inclusive si on ne réfléchit pas simultanément à la manière dont nous-même on est capable de favoriser l’inclusion.
      Mais cette situation n’est pas seulement valable pour les personnes sourdes, elle est valable aussi pour l’ensemble des personnes en situation de handicap, et pour bien d’autres…

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