Trouble pathologique ou produit social ?
Les
« troubles » ont pris une place incontournable pour qualifier des
difficultés diverses qui se manifestent dans la vie sociale, en famille, à
l’école ou dans l’espace public. Ils sont ce qu’on pourrait qualifier de
« situations de handicap », c’est-à-dire des difficultés ou des
impossibilités de réalisation d’habitudes de vie en raison d’une interaction
inadéquate entre des caractéristiques personnelles et des caractéristiques de l’environnement.
Ces difficultés peuvent être multiples et polyformes. Les plus connus sont les
troubles de l’apprentissage (la constellation de « dys »), les
troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), ainsi que
les troubles du développement, dont la dénomination a récemment remplacé celle
de « déficience intellectuelle ».
Les deux premières
catégories ont trouvé une validité sociale dans la qualification nosologique de
« trouble », là où elles étaient auparavant considérées comme
difficultés sociales ou d’apprentissage, dont les solutions étaient à trouver
soit dans les modalités éducatives familiales, soit dans le mode de
fonctionnement des apprentissages scolaires. Mais quelque soit l’explication,
le dysfonctionnement était intégré à l’enfant, lui appartenait en quelque
sorte : c’étaient ses caractéristiques personnelles qui dysfonctionnaient.
L’advenue de la notion de trouble, loin de changer l’assignation des
difficultés à la personne concernée, confirme l’origine et l’attribution des
difficultés aux caractéristiques de la personne, nullement à l’interaction
entre facteurs personnels et facteurs environnementaux. Elle confirme et
renforce cette approche en expliquant les phénomènes observés en tant que
pathologies avérées individuelles par des spécialistes médicaux, des
propositions de traitement médicaux ou paramédicaux individuels, et sans
questionner les environnement dans lesquels adviennent ces types de
difficultés. Ainsi l’hyperactivité est un problème à l’école et dans la
famille, mais elle est valorisée dans certaines situations professionnelles.
La reconnaissance
de telles difficultés en tant que troubles a généré des avantages au profit des
personnes concernées : une visibilisation sociale des problèmes
rencontrés, une explication des situations problématiques, une reconnaissance
administrative par le statut de handicap, l’obtention d’aides techniques ou
humaines, des aménagements d’environnement, un accompagnement social, la prise
en compte des difficultés…Mais elle a, dans le même temps, confirmé et institué
l’assignation des difficultés et des fragilités à la personne concernée :
les difficultés relèveraient de « fragilités » et de
« structures » individuelles. Cette approche trouve à s’alimenter des
approches neuroscientifiques et cognitivistes, dont les préoccupations et priorités
de recherche sont axées sur le dysfonctionnement des systèmes individuels. La
caractérisation comme pathologie scelle en définitive une approche médicale ou
bio-médicale et individuelle qui identifie les problèmes en termes de
dysfonctionnement individuel. Ignorant ou déniant les facteurs environnementaux
qui produisent de tels dysfonctionnements. Ainsi par exemple, l’environnement
social et socio-économiques façonne une dispersion de l’attention (les écrans
en sont une des sources, mais aussi « l’accélération du monde »,
telle que la formule le philosophe H. Rosa. La dispersion de l’attention ainsi
se manifeste bien « dans » l’enfant, mais ne s’explique pas seulement
par la structure neurologique de l’enfant, mais aussi par les apprentissages que
lui a proposé son environnement social.
Le choix de
qualifier et d’expliquer des difficultés et des fragilités comme le
« déficit » de l’attention, l’hyperactivité ou les troubles
« dys » par une qualification pathologique, dûment attestée par des
évaluations médicales ou sous le sceau médical, ne fait que renforcer un
centrage sur les individus à traiter, corriger, modifier, normer, rendre
conformes à une norme idéal-typique, au détriment des actions de changement
systémique des environnements physiques et sociaux.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire