Ecole : des choix de différences
L’école, dit-on,
ne reconnait pas les différences, en particulier lorsqu’il s’agit d’élèves en
situation de handicap. Ou plutôt elle les reconnait bien, mais pour affirmer
qu’elles trop importantes, et que c’est là une raison pour exclure ces élèves
et les orienter vers des organisations « faites pour eux », et
séparées des organisations dites ordinaires, où il n’y aurait pas
« d’enfants différents ». Il est vrai que, lorsqu’il s’agit d’adapter
les pratiques pédagogiques (modalités d’apprentissage, rythmes, contenus,
démarches, attitudes…) à des enfants dont les caractéristiques sont quelque peu
éloignées d’une norme idéal-typique d’élève, la prise en compte des différences
est difficile, et rencontre la résistance de nombre d’enseignants. C’est le cas
dans la situation de scolarisation des élèves en situation de handicap :
les différences seraient trop grandes. Mais différences par rapport à quoi, à
qui ? Cela mériterait d’être interrogé.
Car l’école
reconnait paradoxalement d’autres différences, qu’elle les produise ou les
conforte. Elle différencie par exemple les bons et les mauvais élèves, elle
« voit » les uns et les autres de manière différente. Pourquoi les
différences qui concernent les élèves en situation de handicap, ne
pourraient-elles pas être prises en compte, alors que d’autres différences sont
instituées et sont des critères de fonctionnement des systèmes organisationnels
et pédagogiques de l’institution scolaire ? Car, il est des différences
que le système éducatif reconnait, qu’il institue même, et qu’il
instrumentalise au profit des objectifs qu’il se donne comme institution de la
reproduction sociale et de la sélection. L’école différencie de l’élève moyen
idéal-typique les élèves qui rencontrent des difficultés et qu’elle délaisse ou
met en échec ; l’école différencie les élèves qui feront des études de
ceux qui seront orientés précocement ; elle différencie les non racisés
des racisés qu’elle stigmatise ; le système éducatif différencie les
enfants selon leur classe sociale d’appartenance en instituant des
« filières », celle de l’enseignement privé et celle de
l’enseignement public. La question n’est par conséquent pas celle de la reconnaissance
de différences, mais celle de leur instrumentalisation, favorisant les
objectifs, explicites ou implicites, du système, et instituant des hiérarchies
entre les élèves selon leurs caractéristiques.
Ces hiérarchies
sont déjà bien présentes dans le fonctionnement actuel de l’école, dans la
tradition scolaire d’un enseignement frontal à des classes que l’on cherche le
plus homogènes possible (le retour des classes de niveaux). Les différences, et
en particulier les différences de niveau, sont caractérisées par le système en
termes de hiérarchies. L’orientation scolaire, les filières, les choix
d’établissement scolaire, qui sont des différenciations réelles, sont les
effets d’une école soi-disant indifférenciée mais qui pratique une
différenciation choisie. Les standards de l’enseignement produisent de la
différence hiérarchique. Avoir une classe homogène exclut les élèves qui ne
sont pas dans cette homogénéité. Voilà un dispositif systémique de
différenciation, entre ceux qui adhèrent au fonctionnement scolaire et en
donnent les preuves par leur réussite, et ceux qui n’entrent pas dans cette
norme, ce qui se manifeste par des difficultés ou un échec scolaire (qui va
même devenir parfois le signe d’une pathologie). Des modalités d’enseignement (et
leur corollaire, les modalités d’apprentissage des élèves) uniformes excluent
ceux qui auraient besoin de davantage de temps, d’une autre approche ou
présentation, d’autres modalités cognitives ou langagières, etc.
Tant que les
notions de différences et de différenciation ne seront pas explicitées et
réfléchies dans les pratiques pédagogiques, l’injonction à la différenciation pour
développer une école inclusive tourne à vide. Les différenciations systémiques
qui existent déjà dans les finalités de l’école expliquent peut-être la
résistance à une véritable, et autre, différenciation, qui rendrait accessible
l’enseignement à tous, et qui se heurte par conséquent aux dispositifs
systémiques de différenciation, non nommés, mis en place dans l’école.

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