Des besoins limitants
La satisfaction des besoins des personnes en situation de handicap est une donnée évidente à prendre en compte. Il importait de le rappeler tant cette réponse ne fut pas évidente dans l’histoire de l’accompagnement de ces personnes. Pour ce faire, l’accent est mis sur l’identification des besoins. Mais, en y regardant de plus près, ces identification et qualification de besoins diffèrent-elles fondamentalement des modèles d’action ou d’intervention dans lesquels c’étaient les institutions (les Etats, les entreprises ou les organisations) qui décidaient de ce qu’il fallait fournir aux personnes. C’était le cas indubitablement pour les personnes en situation de handicap : les institutions qui agissaient dans le secteur décidaient de leurs prestations, avec comme implicite qu’il s’agissait de leurs besoins (de protection, de sécurité, d’éducation spécialisée, de travail protégé, etc.). Aujourd’hui, de la même manière, les prestations et offres de service sont censées répondre aux besoins des personnes concernées. Ce qui change, et ce n’est pas rien, c’est qu’on leur demande peu ou prou quels sont leurs besoins.
Aujourd’hui pour
des raisons politico-administratives (évaluations, prestations, contrôles), ces
besoins sont classés, ordonnés, organisés, distribués dans différentes
nomenclatures sur lesquelles se fondent les prestations et interventions. Mais
la définition des personnes en situation de handicap par une nomenclature de
besoins les assigne par le fait même à ceux-ci. Elle définit la population
concernée par une caractéristique, celle d’avoir des besoins. Elle leur
attribue un stigmate à caractéristiques socialement négatives : le
stigmate n’est pas seulement une trace visible sur le corps, il est aussi une
« flétrissure » affectant la personne. Et surtout, une telle
définition les positionne à une place fixe et déterminée : ceux qui
auraient des besoins face à ceux qui n’en auraient pas (ou d’une autre nature),
ou en tout cas ceux qui ne sont pas identifiés par leurs besoins. Comme dans un
système de marché, où des catégories de population sont identifiées par des
besoins que le marché devrait satisfaire.
Par ailleurs, les
besoins ne sont considérés que sur le plan individuel, tant dans leur
identification que dans les réponses qui vont les satisfaire. Dans tous les
cas, l’action mise en place a pour but de bénéficier à l’usager, ou plutôt à un
usager, qui pourra ainsi profiter de la prestation ou de l’objet qui va
satisfaire le besoin. Bénéficier d’un re-looking pour se présenter à une
embauche ne servira que celui qui s’y est investi, pour être devant les 15
autres qui se présentent pour le même emploi. L’action sociale conçue par la
lorgnette des besoins ne traite bien évidemment pas les causes de la situation
d’une personne et des autres personnes, elle donne une solution concurrentielle
à une personne. Dans le domaine de l’emploi par exemple, il est hypocrite
d’affirmer que de telles solutions sont des réponses aux problématiques
d’emploi : ce sont des solutions pour une personne parmi 15 autres. Les
statistiques du chômage ne changent pas. Les besoins des personnes dites
handicapées, par exemple dans la participation sociale, excluent le
fonctionnement d’une société validiste comme cause d’obstacle à la
participation.
C’est en
envisageant de cette façon réduite l’écosystème des besoins que l’on atteint
les limites d’une participation pleine et entière des personnes en situation de
handicap : en définissant « de haut » les besoins qui les
caractérisent, en caractérisant la catégorie de personnes comme étant des êtres
de besoins, et en concevant les besoins et les réponses aux besoins comme étant
dans le domaine individuel, ignorant par le fait même les causes qui mettent
les personnes concernées en situation de besoin. Plutôt que de combler des
besoins pour réduire les écarts entre les personnes concernées et des normes
établies a priori, il serait plus pertinent d’identifier les causes sociales et
collectives qui produisent des situations de handicap dans de nombreux segments
de la vie de chacun.e, handicap ou non.

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