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Président du Réseau Français sur le Processus de Production du Handicap (RFPPH) Formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap (MDH-PPH), et dans les domaine des droits et des politiques inclusives / administrateur organismes de formation et secteur médico-social / ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur

lundi 7 mars 2022

soins à l'hôpital : à qui le tour d'en être exclu ?

Soins à l'hôpital : à qui le tour d'en être exclu ?

 Article publié sur AgoraVox, média en ligne, 

le 2 février 2022

Depuis une vingtaine d’années, la qualité des soins à l’hôpital se dégrade, et la France rétrograde au classement mondial des systèmes hospitaliers, nonobstant que les réformes qui se sont succédées avaient pour objectifs d’améliorer les soins et le système de santé. Depuis une vingtaine d’années, ce qui préside aux différentes réformes de l’hôpital, avec les effets cumulés qu’on observe aujourd’hui, ce sont la priorité accordée à la gestion de l’hôpital, le pilotage par l’économie (équilibre recettes et dépenses avec la T2A), et la volonté de baisser les dépenses liées à la santé. Depuis une vingtaine d’années, les acteurs du système, les soignants, alertent sur la conduite suicidaire de l’évolution du système au détriment des patients et des personnels.

Arrive une pandémie, qui nécessite la mise en action de soins hospitaliers importants : hospitalisations, réanimations… L’hôpital est débordé, les soignants n’en peuvent plus. Doit-on s’en étonner ? Le contraire eût été étonnant : des dizaines de milliers de lits ont été supprimés, des dizaines de milliers de postes ont été supprimés, les ressources matérielles sont insuffisantes (masques, blouses, respirateurs, etc.). Ces insuffisances notoires ne pouvaient avoir d’autres conséquences que la situation d’implosion que l’on observe aujourd’hui. On peut supposer qu’une autre politique de santé, au service de la population et une autre gestion, moins soumise à la fureur de faire des économies, auraient eu d’autres résultats en termes de possibilités des soins : lits et postes en nombre suffisant en particulier, pour soigner tout le monde.

Alors, face à cette situation, d’aucuns ont évoqué l’idée que tous ne pourraient pas ou ne devraient pas être soignés. Déjà, dès la première phase de la pandémie, dans la désorganisation totale et dans l’inquiétude des évolutions de la pandémie, fut évoqué le tri des patients, l’hôpital ne pouvant assurer l’accueil de tous les malades : il ne valait peut-être pas la peine de soigner les personnes les plus âgées et malades, ou encore les personnes les plus handicapées. L’idée fut peu médiatisée, choqua nombre de soignants et le public. Cette idée fut-elle mise en application ? Difficile de le savoir avec certitude.

Puis vinrent les non vaccinés. Dans les cercles de la bien-pensance, dans le « cercle de la raison » ( !), parmi ceux qui font l’actualité médiatique et sur les réseaux, nombreux furent ceux qui envisageaient, sous différentes formes, de ne pas soigner les non vaccinés à l’hôpital public : ils étaient plus nombreux à être hospitalisés et en réanimation, ils prenaient la place des autres malades vaccinés, ils étaient irresponsables (et par conséquent non citoyens), ils bloquaient le système hospitalier qui devait dans ces conditions déprogrammer d’autres soins, etc. Au-delà de ceux qui furieusement appelèrent à cesser les soins, des positions plus soft, mais revenant au même, furent émises par des politiques ou des éditorialistes en mal de morale : non remboursements des soins aux non vaccinés, ou poursuites pénales contre eux. Les mêmes n’envisageaient pas, ne pouvaient même pas le penser, que la dégradation du système hospitalier pouvait être responsable d’une telle situation catastrophique, qu’elle ne permettait pas de soigner tout le monde, que les économie réalisées rendaient l’hôpital exsangue. A leurs yeux, cette situation n’est valable que pour le système hospitalier public. Car, dans le système privé, non lucratif et surtout lucratif, les portes restaient ouvertes. Ces mêmes donneurs de leçons, si non vaccinés, pourraient toujours avoir accès aux soins, en payant.

Et maintenant, quel avenir pour les soins à l’hôpital ? Le monde d’après invoqué si facilement et si complaisamment dans les premiers chocs de la pandémie a disparu extrêmement rapidement au profit de la reproduction à l’identique du monde d’avant, ou même peut-être en pire. Les réformes engagées ne sont nullement remises en cause et se poursuivent, des lits et des postes continuent à être supprimés au plus fort de la pandémie ; les convictions des experts, technocrates, politiques et bien pensants s’auto-justifient : il s’agit toujours de faire des économies, d’équilibrer les budgets, d’instituer la santé comme bien marchand et non comme bien commun. Le modèle de pensée mainstream pérennise l’affaiblissement de l’hôpital public : les lits vont continuer à être supprimés, les postes également, laissant le fonctionnement à « flux tendu », comme ils le disent dans le secteur de l’entreprise privée lucrative, modèle du nouveau management public.

Et s’il survient une autre crise qui affecte l’organisation des soins (pandémie ou autre catastrophe) ? Il semblerait que malheureusement on ne change pas une équipe qui perd ! L’hôpital se trouvera de nouveau et avec plus de force encore dans une situation critique, qui ne permettra pas d’accueillir et de soigner tout le monde, faute de places, de lits et de soignants dans les urgences, dans les services. Il est à craindre que les mêmes situations appelleront les mêmes réponses, fussent-elles catastrophiques et éloignées de toute l’éthique qui a fondé notre histoire anthropologique.

Et se posera l’inévitable question : quelle population sera-t-elle exclue des soins ? Car faute de ressources hospitalières, il faudra bien trouver, comme aujourd’hui les non-vaccinés menacés d’une exclusion sociale générale et questionnés sur leurs droits à être soignés, des populations qui tiennent lieu de boucs émissaires. Autrement dit, quelles populations ne mériteraient pas d’être soignées, parce qu’elles encombreraient un hôpital sous-dimensionné par des choix politiques ?

Les populations candidates ne manquent pas, qui sont rendues coupables de leur irresponsabilité à l’égard du système de soins : les fumeurs qui ont un cancer de la gorge ou des poumons, les alcooliques avec une cirrhose, les obèses diabétiques, les SDF aux multiples pathologies, etc. Il est déjà sous-entendu, ou parfois déjà entendu, qu’il y a les personnes à qui il arrive ce type de problèmes sont responsables de leur sort : elles n’avaient qu’à ne pas fumer, boire, manger de la mauvais nourriture, vouloir travailler, etc. Il n’est que d’entendre dans les médias dominants les discours de stigmatisation ou d’observer les choix politiques effectués pour se rendre compte que cette idée de désigner des boucs émissaires est devenue banale. Les réussites comme les échecs sont de l’unique ressort des responsabilités individuelles.

En fonction de ce système de représentations (cette idéologie), la liste peut être indéfiniment allongée, en assignant nombre de populations à cette responsabilité d’être irresponsables et de mettre en cause les droits, acquis, privilèges de ceux qui sont du côté de la bonne responsabilité. On pourra ainsi trouver, au choix : les migrants en mauvaise santé, les étrangers sans papiers, les drogués, les racailles, les vieux, les handicapés, les jeunes dits « issus de l’immigration », etc. Une telle liste est effrayante. Mais dans le soubassement de certaines pensées nauséabondes, certaines de ces catégories sont déjà désignées à la vindicte. La campagne présidentielle a fait surgir, dans un spectre véritablement très large, des postures, des idées, des actes de condamnations, d’accusations, de ségrégations, de répressions, de discriminations…, en attendant d’autres exclusions comme le droit d’être soigné.

Bien sûr, parmi ces catégories, toutes ne sont pas pareillement désignées. Les affinités et les principes politiques procèdent à des choix de populations. Il n’en demeure pas moins que le principe de division d’une société est extrêmement présent, et qu’il autorise tel ou tel courant à se réclamer de l’exclusion, dont celle du soin, de certaines catégories de population. Et à l’intérieur d’une même population, tous ne sont pas à la même enseigne : ceux qui disposent de moyens (cancéreux riches, obèses riches, étrangers riches) pourront se faire soigner, et en même temps donner des leçons de responsabilité aux pauvres qui ont cette propension scandaleuse à vouloir se faire soigner gratis, en encombrant l’hôpital et en coutant cher à l’Etat !

Est-ce cela le progrès humain (en tout cas c’est le discours justificatif que l’on retrouve dans le discours dominant), est-ce cela le monde en marche ? On dirait bien qu’il y a une bifurcation éthique en cours, celle qui ignore, rejette et élimine certaines des populations les plus vulnérables, en rupture avec ce qui a constitué notre histoire anthropologique de promotion des individus et de préoccupation des plus vulnérables. Cette bifurcation est préoccupante. Lorsqu’une société en vient à envisager que certains de ses membres puissent être exclus des soins, c’est-à-dire risque davantage la mort, elle institue une hiérarchie de valeurs de la vie. N’est-ce pas là le début d’un processus de déshumanisation ?

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