Deviendrait-on moins inclusif ?
Une telle question
peut apparaitre comme une provocation ou un déni de réalité. En effet, tout
semble converger pour que notre société devienne plus inclusive : des
discours valorisant les différences et la reconnaissance de tous, se traduisant
dans des textes réglementaires, la visibilisation des droits des personnes
handicapées depuis la publication de la convention de l’ONU, une place
davantage reconnue des personnes handicapés dans l’école, au travail, dans
l’espace public, des dispositifs d’accessibilité de plus en plus nombreux et
adaptés, une transformation progressive de l’offre médico-sociale, etc. Cette
vision est celle qui peut être mise en avant, par opportunité ou par
volontarisme. Parce que, derrière cette façade convenue, il est des attitudes,
des comportements, des pensées, des idéologies, des représentations, qui
rappellent ou réactivent des réalités bien plus sombres.
Les politiques
concernant les personnes handicapées se situent en effet dans un contexte et un
environnement social où se jouent aussi, pour d’autres catégories de
population, les questions d’inclusion ou d’exclusion. Et ce contexte exprime
malheureusement aujourd’hui des tendances très nettes en contradiction avec tout
discours inclusif. Dans la volonté manifeste de dénigrer, incriminer, ou même
condamner les plus vulnérables de nos concitoyens, au profit des plus dotés,
que mettent en œuvre les politiques publiques actuelles (pas seulement aux USA,
mais aussi en France), les personnes handicapées se trouvent confrontées à la
dégradation de leurs conditions de vie, et de leur qualité de vie, ce qui est
l’équivalent de l’alourdissement de leurs situations de handicap. C’est une
évolution que les personnes handicapées partagent avec les chômeurs qui voient
leurs droits et leurs ressources diminuer et leurs obligations et contrôles croître,
l’augmentation de la pauvreté et de l’extrême pauvreté, la dégradation de la
condition étudiante, l’expression généralisée d’un racisme décomplexé, etc,
vont de pair avec un retour de la discrimination envers les personnes
handicapées et la restriction de leurs ressources.
Ce nouveau cadre
s’inscrit dans des attitudes surplombantes des « nantis », et d’un
certain « égoïsme » des classes supérieures (voir l’ouvrage de
Camille Peugny, Le triomphe des égoïsmes, PUF, 2026). Il se manifeste
sur le plan politico-économique, avec la destruction des services publics, la
restriction des ressources et des droits pour les plus vulnérables, les
séparatismes organisés (logement, école…). Il se manifeste aussi par des
idéologies restrictives et sécessionnistes qui s’expriment au grand jour. La
ghettoïsation et le séparatisme sont légitimés pour les plus privilégiés. Les
discours de haine des dominés sont banalisés : couleur de peau avec le
racisme décomplexé dans les médias, sexe et genre (réhabilitation du
masculinisme et nouvelles intolérances envers les LGBTQ+), caractéristiques
physiques ou mentales (la ségrégation des personnes handicapées est de nouveau
à l’ordre du jour, réactivée par le choix du « droit à mourir »
plutôt que le « droit à vivre »).
Là où des perspectives inclusives pour les enfants handicapés se développaient, des vents contraires se font insistants, tant sur le plan de l’organisation politique que sur celui des discours ségrégatifs et méprisants, en surplomb de toutes les personnes vulnérables. Les personnes handicapées n’y coupent pas : les dominations instituées par des postures et organisations validistes se réactivent, et semblent justifier aujourd’hui que l’on soit moins inclusif. A l’heure où il devient légitime, pour les classes dominantes, de faire sécession dans l’habitat, dans l’éducation, dans la désignation des populations, dans leur mépris de populations infériorisées, il est paradoxal, et proprement une aporie de penser en même temps une perspective inclusive. Les prémisses qui président aux discours inclusifs conduisent à une impasse logique et réelle, qui interdit de penser l’inclusion : celle-ci ne peut être conciliable avec des systèmes d’exclusion et de discrimination.

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