Les enfants du silence - donner une voix à ceux qui n'en ont pas
de Céline BOUSSIE (Harper Collins, 2019)
C’est un récit/témoignage de la vie dans une institution de jeunes et
de jeunes adultes handicapés, sur les conditions de vie intolérables de ces
jeunes, sur les conditions de travail insupportables des professionnels, sur le
fonctionnement pathologique d’une institution, sur le combat sisyphéen d’une
lanceuse d’alerte dénonçant ces conditions de maltraitance extrêmes de cette institution.
Les conditions de vie des jeunes, telles qu’elles sont
décrites par l’auteur et que des inspections ont confirmées, relèvent d’un
autre âge. Et pourtant, elles sont attestées dans cette institution. Au cours
de ma vie professionnelle, j’avais bien entendu qu’il se passait ce genre de
choses ici ou là ; mais faute de faits avérés, je restais incrédule :
ce n’était quand même pas possible ! Et bien non, ça existe, ces conditions
de vie moyenâgeuses, dignes (!) d’une cour des miracles, complètement indignes
et intolérables.
de Céline BOUSSIE (Harper Collins, 2019)

C’est un récit qu’on lit d’une traite, pour peu que l’on
soit sensibilisé, et révolté, par rapport aux conditions que décrit et dénonce
l’auteure, tant sont prenantes aussi l’émergence, la montée et la mise en
action de la prise de conscience, jusqu’à la rupture, et dans la poursuite d’un
combat dont la réussite n’était pas évidente.
Ce qui se passait dans cette institution (ce n’est pas si
vieux : de 2008 à 2016 pour le récit du livre) est certes sans doute
exceptionnel, et rares doivent être de tels fonctionnements institutionnels. La
plupart des établissements sont bien plus bientraitants, et non maltraitants
comme celui-ci. Mais cela a existé il n’y a pas encore si longtemps. Et à y
regarder de plus près, on trouverait encore dans les institutions d’aujourd’hui
quelques réalités maltraitantes, et ceci d’autant plus que les situations de
handicap sont lourdes à accompagner et que les moyens manquent souvent
cruellement (le polyhandicap ou l’autisme par exemple). L’héritage de fonctionnements
pathologiques et de maltraitance ne se gomment pas facilement par les mesures
de la loi de 2002 ou les principes de la loi de 2005.
Tout à fait intéressant et exemplaire également le récit
d’une entrée en fonction professionnelle et en formation d’une jeune femme,
pleine de bonne volonté, qui veut apprendre, et qui se heurte dans son activité
professionnelle à des pratiques qui heurtent ses valeurs, à des habitudes
institutionnelles auxquelles elle ne peut adhérer (comment frapper sans laisser
de traces !). Comment travailler avec des collègues adhérant,
inconsciemment, consciemment ou par intérêt, au statuquo, stigmatisant toute pratique sortant des habitudes, faisant
de tout professionnel posant des questions, et inévitablement critique, un bouc
émissaire tout désigné et à condamner.
Remarquable est aussi la description du
« management » de l’institution, qui rappelle lui aussi des pratiques
d’un autre âge, cumulant l’appropriation d’avantages matériels, un
fonctionnement charismatique familial, une hiérarchie autoritaire et utilisant
l’intimidation, la répression et la terreur, l’absence de respect professionnel
et même humain envers les jeunes autant qu’envers les salariés.
La direction de cet établissement est certes caricaturale.
Mais encore une fois, ce type de fonctionnement a existé. Et à y regarder de
plus près, il en demeure des miettes dans les fonctionnement de bien des
institutions, derrière la façade plus reluisantes d’un management modernes et
de la conformité à des normes de bonnes pratiques. La course à l’activité, la
verticalisation de la mise en application des normes, le temps passé à des reporting au détriment de
l’accompagnement direct, le resserrement des ressources humaines, etc. peuvent
être des facteurs de maltraitance des usagers et d’un management paradoxal qui
prétend pratique l’écoute quand il ne fait que formuler des injonctions.
Et bien sûr, dernier aspect qui tient en haleine la lecture,
c’est le récit du combat, progressif et de plus en plus déterminé, d’une lanceuse
d’alerte, d’autant plus remarquable qu’il s’est effectué dans une adversité
démesurée. Au sein de l’institution, bien évidemment, avec comme valeur le bien
être des jeunes et comme adversaires une direction fermée et autoritaire,
malveillante, et certains professionnels qui ont tout fait pour nier la
situation, pour réprimer la professionnelle, pour la détruire même
professionnellement et personnellement.
Mais avec aussi comme adversaires l’administration qui se
contente de faire des rapports, parfois de dénonciation, mais sans rien mettre
en place par la suite, et des politiques qui la plupart se contentent de ne
rien faire. Mais le livre raconte aussi les soutiens, jusqu’à la reconnaissance
de la situation par la justice, et la validité du combat de l’auteure.
Vraiment un livre à lire, qui énonce à travers une
expérience vécue, des « vérités » valables pour un passé encore
présent, et, même à un moindre degré, sur ce qui se passe les institutions
d’aujourd’hui.
Extrait de la présentation : « En 2015, Céline Boussié dénonce dans la
presse des actes de maltraitance envers les enfants, adolescents et jeunes
adultes polyhandicapés pensionnaires de l’institut médico-éducatif où elle
travaillait en tant qu’aide médico-psychologique. Décidée à aller jusqu’au bout,
elle évoque le manque d’intimité, les traitements médicamenteux inappropriés,
les lits trop petits.
Poursuivie en
diffamation par son ex-employeur, elle est relaxée en novembre 2017 par le
tribunal de Toulouse – une première en France pour les lanceurs d’alerte.
Ce témoignage poignant
retrace son parcours, son combat d’intérêt général afin de faire éclater la
vérité et sa détermination à œuvrer à une réelle prise de conscience pour que
les pratiques professionnelles et institutionnelles évoluent et que les
personnes les plus vulnérables soient traitées avec dignité et
bienveillance. »
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