Normes, subjectivité et travail invisible

Dans la définition contemporaine de l’intervention sociale,
du care, de l’accompagnement, la
professionnalisation prend parfois des airs de technologisation. Il était
certes nécessaire de professionnaliser afin de surmonter les problématiques de
charité, de bienfaisance, de compassion, toutes attitudes qui réduisaient les
« bénéficiaires » à une position de dépendance, d’infériorité, voire
pire dans la maltraitance. Mais cette professionnalisation s’est effectuée
aussi, dans une période plus récente, sous l’égide des nouvelles politiques
publiques et du new management, dans
le cadre d’une certaine tehnologisation, avec de règles normées, telles les
bonnes pratiques professionnelles, et l’utilisation massive des nouvelles
technologies. Oubliant, voire bannissant, la subjectivité (et les émotions)
dans le travail et les relations entre les professionnels et les usagers.
Interdisant aussi, dans ce même postulat, l’inventivité subjective nécessaire
dans l’intervention, y compris l’inventivité s’appuyant sur la transgression
des normes établies. Les lanceurs d’alerte sur la maltraitance dans les
établissements en savent quelque chose, qui ont dû transgresser les normes
instituées dans leurs établissements.
Récemment, la question des émotions est reprise dans les
principes vertueux du management, en particulier celui qui se revendique
bienveillant. Mais la question est instrumentalisée soit dans le versant du
contrôle de ces émotions, assimilé abusivement à de la distanciation et de la
rationalité professionnelles, soit dans des injonctions dévoyées (à la
motivation, à l’engagement, au bonheur dans l’entreprise…)
Il est à craindre que ce que l’on demande aujourd’hui aux
accompagnants (travailleurs sociaux, accompagnants, travailleurs du care) soit davantage de travailler en
conformité avec des normes établies technocratiquement, selon des postulats
établis par des experts, autrement dit par reproduction normative. Et moins,
voire pas du tout, de travailler par tâtonnement, subjectivité, inventivité,
transgression des normes.
La conséquence peut être une perte du sens du travail, une
verticalisation de l’organisation et de la mise en œuvre des pratiques
d’accompagnement, et in fine une détérioration de la qualité de ces
accompagnements.
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