vendredi 14 décembre 2018

le séparatisme fantasmé pour les handicapés

Le séparatisme fantasmé pour les handicapés


Si un regard historique fait apparaitre que des dispositifs divers ont permis d’éduquer des enfants qui n’avaient pas leur place dans le système éducatif légitime de son temps (les sourds et les aveugles au XVIIIe siècle, les autres handicapés ensuite, mais aussi au long de cette histoire, les pauvres et les filles), il fait apparaitre aussi que ces dispositifs légitimaient une ségrégation éducative, au moins pour certaines de ces populations. Dans ce cadre, des pratiques professionnelles, relationnelles, organisationnelles, de ségrégation, de stigmatisation, de séparatisme étaient mises en place et perçues comme légitimes, comme allant de soi, naturelles, « normales ».

Ce modèle de pensée sociale a été quelque peu bousculé et remis en cause en ce qui concerne les personnes handicapées à partir du dernier tiers du XXe siècle. Tout en laissant, comme sédimentées, des représentations dévalorisantes, une pensée qui considère que les personnes handicapées forment une humanité distincte, et même à la limite une sous humanité, ce qui définit le racisme. En témoigne par exemple le fait que ce sont les faits de discriminations envers les personnes handicapées qui constituent en 2017 la première catégorie des faits qui remontent au Défenseur des Droits. Mais en témoignent les résistances à l’école et à la société inclusives qui auraient l’ambition de donner à chacun une véritable place et une égalité de droits.

Affirmer ainsi que la société est « raciste » envers les personnes handicapées peut apparaitre comme une affirmation quelque peu provocatrice, quand les organisations internationales comme le discours national célèbrent les droits des personnes handicapées et les ambitions inclusives. Mais le racisme, à plus forte raison lorsqu’il est souterrain, ne concerner pas la seule frontière de la couleur de peau ou de l’origine géo-culturelle : Il fonctionne à plein dans les frontières qui opposent les handicapés aux valides, ou les riches aux pauvres.

Un ouvrage récent (de S. Paugam et al, : Ce que les riches pensent des pauvres, Seuil 2017) permet, à partir de l’exemple des frontières entre la richesse et la pauvreté, de voir comment fonctionne une certaine forme de racisme, et ainsi d’avoir une lecture comparative, avec un pas de côté, sur une autre forme de racisme, celui des valides envers les personnes handicapées. Les auteurs y examinent, à travers des enquêtes en France, au Brésil et en Inde, ce qu’ils identifient comme « un racisme de classe, fondé sur la croyance que les pauvres forment une humanité distincte, et que dans ces conditions, la solution de séparatisme est la meilleure. » Dans ce modèle de supériorité des riches, la pauvreté est justifiée pour différentes raisons, assimilée à certaines caractéristiques comme le manque d’hygiène ou la paresse, le symbole de l’échec social, de la déchéance morale. Aussi les pauvres sont-ils appelés à se prendre en charge eux-mêmes sous peine d’être légitimement exclus, et la méritocratie constitue la règle morale de la répartition de la richesse.

Quel rapport avec les situations des personnes handicapées dans un monde de valides ? On observe partiellement les mêmes champs sémantiques (de la méritocratie ou des efforts à faire), la légitimation de l’état (pour des raisons biologiques ou sociales), et conséquences structurelles, l’assignation des personnes handicapées au-delà de la frontière des valides avec, par exemple, la persistance des organisations ségrégatives « spécialisées » par exclusion de ces personnes du fonctionnement habituel.

Que pensent les valides des handicapés ? Bien souvent encore, que les personnes handicapées, en raison de leurs caractéristiques, devraient être en quelque sorte éloignées, qu’elles ne « sont pas tout à fait de notre monde » (« ils n’ont rien à faire dans ma classe »). L’horizon d’une école inclusive est encore lointain.

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