mardi 4 décembre 2018

la sur-stigmatisation de l'accompagnement

La sur-stigmatisation de l'accompagnement


La stigmatisation est une réalité sociale vécue par les personnes en situation de handicap : stigmatisation par les corps différents (locomotion en fauteuil, aspects physiques, utilisation de la langue des signes…) ; stigmatisation par leur orientation en établissement spécialisé et leur différence de statut dans l’établissement scolaire, allant parfois jusqu’à un déni de leurs droits par refus de leur inscription dans l’établissement scolaire (dans la situation d’un dispositif externalisé) ; stigmatisation par l’accompagnement qui leur est prodigué et dont la nature dépend parfois davantage des représentations que s’en font les professionnels (spécialisés ou non) que des véritables besoins de ces élèves.

Emeline est une élève sourde, scolarisée dans un dispositif externalisé d’une unité d’enseignement dans un collège. Elle a donc une orientation vers un Institut d’éducation sensorielle, établissement médico-social. Tout en étant en inclusion dans une classe de collège, accompagnée par des enseignants spécialisés et par des interfaces en langue des signes pour l’accessibilité, elle n’a pas droit à une inscription de droit au collège : l’inspecteur de l’Education nationale chargé de la scolarisation des enfants handicapés avait décrété, même après la loi de 2005, qu’il était impossible d’avoir une double inscription, dans un établissement scolaire et dans un établissement médico-social ! Emeline, et ses trois camarades sourds, sont donc des élèves en plus dans une des classes du collège.

A l’origine de ce dispositif d’externalisation dans le début des années 2000, il avait été convenu, ou plutôt exigé, autant par les professionnels de l’établissement spécialisé que par l’administration et les professionnels du collège, la présence d’un éducateur lors du temps de restauration : les assistants d’éducation surveillaient les élèves, les éducateurs surveillaient le petit groupe de jeunes sourds.

Emeline eut un accident, et fut contrainte de se déplacer en fauteuil. Les collégiens déjeunaient dans l’établissement scolaire voisin (un lycée) et pour cela devaient emprunter un dénivelé avec un escalier. Lorsqu’une telle situation se présentait pour un collégien, un assistant d’éducation l’accompagnait par l’extérieur sur un cheminement accessible au fauteuil. Pour Emeline, non inscrite au collège, ce fut naturellement l’éducatrice qui fut requise pour l’accompagnement sur ce cheminement. Se posa la question des autres jeunes sourds : je pensais, naïvement, qu’ils allaient pouvoir utiliser le parcours habituel. Quelle ne fut ma surprise de voir le principal du collège évoquer différentes solutions à ce grave problème, comme de faire cheminer les jeunes sourds par l’extérieur, sous la surveillance de l’éducatrice. Devant le ridicule de la situation, il faut quand même convenu de la solution raisonnable de l’« autonomie » des jeunes sourds, dans l’ « anonymat » des autres collégiens.

Mais ce que révèle cette situation, c’est que la stigmatisation des corps et des statuts peut être amplifiée par les modalités d’accompagnement. Lorsqu’un personnel spécialisé est présent de manière permanente sur la cour, les élèves handicapés en font leur référence, n’utilisant pas les ressources de l’établissement scolaire. En miroir, les autres élèves et les professionnels de l’établissement scolaire instaureront une frontière entre les élèves « ordinaires » et ce groupe spécifique, relevant d’un accompagnement qui ne les concerne pas, puisque des spécialistes leur sont dédiés.

Il ne suffit pas d’être stigmatisé par ses caractéristiques liées à la déficience, il faut aussi que l’environnement sur-stigmatise la personne dans son organisation sociale (scolarisation atypique au collège) et dans ses pratiques quotidiennes (représentations d’incapacités et moyens mis en place), et produise finalement des situations de handicap.

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