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J'ai d'abord exercé comme enseignant spécialisé auprès de jeunes sourds. J'ai ensuite exercé différentes missions d'encadrement dans des établissements et services du secteur médico-social. Parallèlement, j'ai été formateur dans différents organismes. J'ai publié de nombreux articles dans des revues professionnelles, et un ouvrage aux éditions l'Harmattan en 2004.
Je suis en retraite depuis l'été 2016, et ressource disponible (gracieuse).
Je suis actuellement administrateur d'une association régionale de formation en travail social

lundi 14 mars 2016

L'auto assignation à l'incapacité

L’auto assignation à l’incapacité

Lola est une jeune fille sourde de 16 ans scolarisée dans une classe « spécialisée » pour jeunes sourds, externalisée dans un collège. Elle a la grande majorité de ses cours dans cette classe (programme de SEGPA) et elle participe à des cours d’EPS et d’arts plastiques en classe de 3ième du collège. Elle a d’autres camarades sourds scolarisés, eux, totalement dans une autre classe de 3ième, avec accessibilité en langue des signes.

Alors que ses camarades de la classe spécialisée étaient en stage en entreprise, Lola s’est retrouvée sans stage. Plutôt que de se retrouver

en permanence ou avec des élèves sourds plus jeunes, il lui a été proposé de participer aux cours de l’autre classe de 3ième. La jeune fille a choisi de ne pas aller avec les élèves de l’autre classe de 3ième, en expliquant que cela allait être compliqué pour elle de suivre les cours, ce qui correspondait à l’analyse que faisaient certains des professionnels de  l’équipe spécialisée.

Pour quelles raisons s’est-elle assignée à cette incapacité ? Affirmer la difficulté de la proposition n’est pas suffisant : d’autres élèves en difficultés auraient pu tenter le challenge, « pour voir », ou pour être avec les camarades. Non, ici, elle s’est attribué une incapacité, une infériorité par rapport à ses camarades. On ne s’invente pas de telles caractéristiques ex nihilo.

On peut faire l’hypothèse que c’est sa situation de scolarisation, c’est-à-dire la ségrégation scolaire dans laquelle elle s’est trouvée (un dispositif adapté et spécialisé pour jeunes sourds, sans référence, mais avec la conscience que les compétences sont en deçà de celles des camarades de 3ième) qui a produit une représentation interne d’incapacité. Le type de dispositif de scolarisation dans lequel elle s’est trouvée séparée des autres jeunes (du collège, et même de la SEGPA, d’autres jeunes sourds) l’a assignée à se représenter à part des autres, inférieure à eux, que ce serait compliqué pour elle. Et elle a intériorisé cette infériorité et s’est donc interdit de penser qu’elle était capable d’aller avec les autres, même si c’était difficile pour elle. Elle s’est attribuée une incompétence.

C’est la même situation d’intériorisation d’incapacité, de difficulté ou d’échec (« je suis bête !) qu’on trouve dans les filières de relégation ou de ségrégation que sont les SEGPA, ou certaines formations de lycée professionnel (ce que Pierre Bourdieu nomme l’exclusion de l’intérieur). C’est aussi la même ségrégation qu’on trouve, sur une échelle moindre peut-être, dans les hiérarchies « naturelles » qu’on voit s’établir entre les classes dans les collèges (les bonnes classes bi-langues et les autres que pudiquement on n’ose pas nommer mauvaises) ou entre les séries en lycée général et technologique.


Ce n’est pas Lola qui a des incapacités qui l’excluraient de la classe « normale » : nonobstant ses difficultés, elle ne devrait pas s’auto-assigner des incapacités au point de s’exclure. C’est le dispositif de ségrégation et d’exclusion dans lequel elle se trouve qui justifie à ses yeux la place qu’elle occupe et la situation d’incapacité qu’elle s’attribue.

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