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ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur, actuellement formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap, et dans les domaine des droits et des politiques inclusives

vendredi 13 décembre 2019

le gorille invisible qui passe

Le gorille invisible qui passe


Dans l’expérience professionnelle, quand on est « sur le terrain », on croit connaitre la réalité, savoir quels sont les besoins, les difficultés, les possibilités, les capacités et incapacités des personnes en situation de handicap qu’on accompagne. Rien n’est plus illusoire que cette croyance. En réalité, on perçoit les réalités en fonction d’une grille de lecture qui dépend des conditions dans lesquelles on exerce son activité.


Dans une étude réalisée en 1999, les chercheurs américains Simons et Chabris ont demandé à des sujets d’observer une séquence d’une partie de basket-ball. Les sujets avaient différentes sortes de tâches à effectuer : compter les passes d’une des équipes, compter les rebonds, etc., tâches qui mobilisaient de manière soutenue l’attention des sujets. Durant la séquence, un gorille (en réalité une femme déguisée en gorille) traverse la scène en se frappant la poitrine avec les poings. A la fin de l’expérience, on demande aux sujets s’ils ont remarqué quelque chose : 50 % des sujets n’ont pas remarqué le passage du gorille (des vidéos de reproductions de cette expérience sont en ligne).

Cette expérience, qui met en évidence la « cécité d’inattention » illustre bien les impasses d’une prétention à l’objectivité de l’observation systémique de la situation d’une personne, et surtout, à partir de cette observation tronquée, la prétention à proposer la réponse adéquate. Dans un cadre qui sépare des personnes en raison de leurs caractéristiques produisant de la vulnérabilité, avec des personnes qui ne répondent aux normes (de performance, de relations, de compétences) des « valides », l’attention est mobilisée sur ce qu’il faut développer, ce qu’il faut éduquer, sur ce qu’il faut adapter ou réadapter, c’est-à-dire en général les incapacités, malgré le discours positif qui peut être tenu sur les capacités.

Le comptage des incapacités ne permet pas de repérer la présence des capacités. La focalisation sur les difficultés ou les incapacités, due à la catégorisation essentialisante et à la résistance des personnes concernée à la maitrise des normes attendues et à l’appropriation de celles-ci, rend les professionnels aveugles aux possibilités, aux risques et aux capacités et les mobilisent sur ce qui ne fonctionne pas et serait à « réparer » ou rendre conforme.

Autrement dit, dans un espace dédié aux personnes en situation de handicap, dans un espace spécialisé qui leur est destiné, paradoxalement, le handicap risque d’être renforcé. Non pas que la déficience ou les incapacités ne soient pas prises en compte (en général, elles le sont même excellemment), mais le regard de l’environnement, les attitudes, les représentations, les interventions, créent les conditions de handicapisation. Les moyens affectés le seront essentiellement pour faciliter et promouvoir la vie à l’intérieur de l’espace spécialisé, faisant négation des capacités de participation sociale des personnes aux activités du monde ordinaire.

La « cécité cognitive » des professionnels pourrait s’expliquer par la mobilisation extrême dont ils font preuve pour résoudre les difficultés des personnes, et basant leur activité sur leur expertise professionnelle de détection des déficiences et des incapacités avec leurs conséquences sur la vie sociale des personnes concernées, éventuellement même des limitations de droits. Les situations de handicap ne sont souvent envisagées que comme la somme des déficiences et incapacités, sans voir que la focalisation sur les facteurs personnels empêche de voir, d’observer, les facteurs environnementaux de la situation (y compris celui du regard sur les incapacités) et les possibilités de réalisation d’habitudes sociales satisfaisantes pour les personnes.

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