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ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur, actuellement formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap, et dans les domaine des droits et des politiques inclusives

vendredi 13 octobre 2017

l'entrée dans la carrière de la déficience

L'entrée dans la carrière de la déficience

En cette rentrée il y a quelques années, il m’échut en responsabilité un des dispositifs de l’établissement. Il s’agissait d’un des dispositifs de l’unité d’enseignement externalisée en collège, accueillant des jeunes présentant des troubles des apprentissages, plus spécifiquement des troubles sévères du langage. Dans ce dispositif comprenant une douzaine de jeunes, trois ou quatre étaient nouveaux en cette rentrée, orientés par la MDPH, et donc non connus des professionnels, en dehors d’une visite familiale et d’une journée ou d’une demie journée d’observation dans la classe en fin d’année scolaire précédente. Les premières réunions de l’équipe pluridisciplinaire du dispositif étaient consacrées en partie à la prise de connaissance de ces nouveaux élèves.

Je n’avais pas pris d’initiative particulière et m’étais calé sur les pratiques courantes de l’équipe sur les modalités habituelles. Quelle ne fut ma surprise de voir le médecin de l’établissement, arrivé avec ses déjà gros « dossiers », prendre naturellement l’initiative de la réunion pour présenter les jeunes arrivants (c’était peut-être aussi une question de leadership et de pouvoir !).

La lecture du dossier nous fit tout connaitre : le déroulement de la grossesse, le degré de prématurité, les premières observations du carnet de santé, les observations des médecins de PMI sur la posture sociale de la famille, les indications sur les premiers développements (la marche, la propreté, le langage…), les premières expériences scolaires, les premiers signes (déjà des symptômes) des difficultés scolaires, les maladies infantiles, les maladies du papa ou de la maman, les premières inquiétudes de la maîtresse de CP et les préoccupations des autres maîtres les années suivantes, les interventions de l’orthophoniste, la démarche auprès de centre du langage et les conclusions de celui-ci, et bien d’autres choses encore ! Et bien sûr le diagnostic, assorti de prescriptions injonctives du type : « Il a une dysphasie du type phonologico-receptif, donc il lui faut de la psychomotricité. »

Présentée par un médecin, porteur de l’aura de savoir, de compétence et de scientificité attachée à la profession et au statut, validée par un vocabulaire savant (« anamnèse », cela fait plus scientifique que « parcours »), le regard sur l’enfant devient un regard sur un patient pour toute l’équipe qui aura à travailler avec lui. Le dossier médical, et le discours qui l’accompagne, sans compter le secret ( !) éponyme, oblitère la situation de la personne pour caractériser celle-ci comme objet médical.

Ce type de présentation est l’onction par laquelle un enfant qui a des problèmes ou des difficultés entre dans la carrière institutionnelle (et personnelle) d’un enfant avec trouble ou déficience, aux yeux de son entourage professionnel et à ses propres yeux. Sa vie quotidienne sera lue à travers le filtre de l’anamnèse, instituée comme clé de lecture et manuel de compréhension de sa vie. Tout son comportement, toutes les difficultés qui seront observées, seront des réponses attendues au regard de ce que la « science » aura fixé comme caractéristiques du troubles (et non du jeune). Cette carrière est validée par ailleurs par la visite médicale, première étape incontournable de l’admission, mais dont l’utilité pourrait être interrogée (en quoi serait-elle incontournable ?).


On est bien loin d’ici d’une approche systémique des situations de handicap : c’est la déficience qui définit encore la personne, comme un invariant structurel réduisant la vie à une cause déficitaire.

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