De qui l'inclusion est-elle l'affaire ?
Il n’y a aucun
doute là-dessus : la perspective inclusive pour les personnes en situation
de handicap apparait partagée par tous, ou presque. Certains discours
politiques, plutôt du côté de l’extrême droite, ont tenté de délégitimer cette
perspective. Dans la réalité sociale, on assiste à des discrimination encore
bien fréquentes (voir les rapports successifs de la CNCDH : Commission
nationale consultative des droits de l’homme) : refus d’école, rejet des
travailleurs handicapés, défauts manifestes d’accessibilité, refus d’animaux
aidants…Mais pour le reste, s’engage-t-on vraiment dans des perspectives
inclusives ?
Certains éléments
laisseraient penser que les politiques publiques ne s’appuient que, mais avec
insistance, sur le secteur médico-social pour développer l’inclusion. Il est
indéniable que le secteur, qui était éloigné encore il y a peu de temps d’une
philosophie inclusive, a été incité à « changer », et s’est modifié
structurellement. Les lois de 2002 et de 2005 y ont largement contribué. Les
injonctions réglementaires (projet personnalisé, CVS, évaluations, droits à
compensation…) les préconisations (bonnes pratiques, projets des personnes,
autodétermination…) ont contribué à des changements de pratiques
professionnelles, gestionnaires et organisationnelles, non sans parfois des
incitations managériales ou de contrôle abusives. Mais l’inclusion n’avançait
que peu pour autant. Les incitations les plus récentes, dans la même ligne,
portent aujourd’hui sur les modifications des offres de service, avec le
postulat que les nouvelles organisations d’une part changeront concrètement les
conditions de vie des personnes concernées dans le sens du respect de leurs
droits, et d’autre part qu’elles favoriseront l’émergence d’une société plus
inclusive.
Il est étonnant
que, dans une pensée éco-systémique revendiquée, les politiques publiques ne
s’attachent qu’au changement du secteur médico-social, sans questionner les
changements de la société dans laquelle s’inscrit la perspective inclusive. Comme
si les seuls changements du secteur médico-social (la « disparition »
du spécialisé) suffisait à rendre la société inclusive. Car la société en
question manifeste quand même quelques tendances inquiétantes contraires à la
pensée inclusive.
Dans le discours
et le texte sociétal, la complaisance avec laquelle les pouvoirs politiques et
médiatiques regardent ou confortent le repliement sur des valeurs d’exclusion
et de rejet des différences (de « race », de religion, de genre, de
pensée, de choix politiques….) conduit à s’interroger sur les possibilités de
la société d’être ouverte aux personnes différentes (handicapées, migrantes,
vulnérables, « qui ne sont rien ! »). Sur le plan des
organisations, comment l’école, qui depuis quelques années exacerbe la
compétition et la concurrence et sélectionne ses populations, à l’appui
d’évaluations précoces et permanentes et de contraintes d’orientation,
peut-elle scolariser dans de bonnes conditions, d’accueil et d’apprentissage,
des élèves qui ne répondent pas « comme il faut » à ces conditions de
normes imposées et de compétition ? Comment les conditions de travail
offertes aujourd’hui aux salariés (compétition, individualisation, performance,
rentabilité, vitesse, flexibilité, adaptation…), qui génèrent chez beaucoup
stress et souffrances, peuvent-elles inclure des personnes éloignées (il n’y
pas là en l’occurrence que des personnes handicapées concernées !) des
conditions imposées dans l’emploi ? Comment l’habitat peut-il être
inclusif quand les exigences d’accessibilité diminuent au fil des années ?
La responsabilité
unique du secteur médico-social dans le développement de la société inclusive
est un leurre, qui laisse penser à une préoccupation inclusive, tout en
laissant en place les conditions sociétales et environnementales qui y font
obstacle. Une société qui encourage les inégalités, les injustices, le mépris
des autres, le repli sur soi et ses privilèges, le rejet du différent,
l’exacerbation de la compétition, une telle société ne peut pas être inclusive,
en dépit des toutes les évolutions des offres de service du secteur
médico-social.
