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Président du Réseau Français sur le Processus de Production du Handicap (RFPPH) Formateur accrédité sur le modèle de développement humain-processus de production du handicap (MDH-PPH), et dans les domaine des droits et des politiques inclusives / administrateur organismes de formation et secteur médico-social / ancien cadre dans le secteur médico-social et formateur

lundi 2 mars 2026

Lecture : Neurosciences un discours néolibéral, de F Gonon

Neurosciences un discours néolibéral - Psychiatrie, éducation, inégalités

de François GONON, Champ social, 2024

 

Il est habituel et banal de considérer que dès lors qu’il s’agit de neurosciences et de ses différents domaines ou applications, il s’agit de vérité scientifique, puisqu’il s’agit de sciences, et que les sciences dites dures seraient fiables. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles les neurosciences ont pris une très grande place depuis deux ou trois décennies, voire sont devenues hégémoniques dans certains domaines. Cela laisse penser aussi que les connaissances et la vérité progressent amplement. Gageons que cet ouvrage n’aura pas le succès éditorial que connaissent la plupart des livres traitant des promesses, souvent mirifiques, sur les avancées des neurosciences dans les diagnostics et les traitements dans divers domaines comme la psychiatrie, bien sûr, mais aussi l’éducation et l’école, et également les situations d’inégalités. Cet ouvrage s’inscrit en effet à contre-courant de la complaisance publique et de la fascination qui s’expriment pour les neurosciences. Il s’agit d’une critique non pas d’un point de vue « anti-scientiste » ou « anti-changement », ou encore « anti-progrès », mais d’une critique  d’un point de vue scientifique et épistémologique, s’appuyant sur une analyse de fond en comble d’articles, d’ouvrages et de publications relatant des expériences, des recherches, et des analyses relatives aux travaux effectués dans plusieurs des domaines des neurosciences.

Et c’est justement là son intérêt et l’avantage qu’il y a à le lire. Il conteste en effet la prétendue toute-puissance de vérité de cette approche scientifique, il récuse la mise en place de cette hégémonie. L’auteur a passé les dernières années de sa vie professionnelle de neurobiologiste à comparer les résultats d’un nombre immense de recherches et de méta-analyses avec ce qu’en disent les publications, tant de la presse scientifique que de la presse tout public. Et il met en évidence un écart qui fait problème : les résultats ne sont pas à la hauteur des prétentions à des savoirs définitifs des neurosciences. « La psychiatrie biologique tient un double langage : en interne les experts reconnaissent que la psychiatrie biologique n’a pas bénéficié aux patients, mais le discours auprès du grand public et du reste de la médecine est beaucoup plus triomphant. Cet optimisme affiché trouve sa source dans les publications scientifiques elles-mêmes puisque celles-ci interprètent le plus souvent leurs résultats comme promettant des avancées en terme de diagnostic et de traitement des troubles mentaux. » (p.35) Combien de recherches n’ont-elles pas affirmé des avancées certaines (sur la dépression, sur les TDAH, sur les méthodes pédagogiques, sur la génétique des inégalités, etc), dont les résultats ont été démentis par des recherches ultérieures, mais qui sont restés à la base de nouvelles recherches. Cette fausse vérité, cette fausse connaissance, restent pourtant souvent comme savoirs définitifs.

Trois domaines des neurosciences sont ainsi examinés à la loupe : la neuropsychiatrie, la neuropédagogie (ou neuroéducation) et la neurobiologie de la pauvreté. La première partie de l’ouvrage est un examen minutieux, dans les trois domaines considérés, des résultats de différentes recherches, confrontées aux recherches qui s’en sont inspirées et ont tenté de valider (ou d’invalider) les résultats, ainsi que des méta-analyses concernant ces résultats. C’est un examen minutieux également de la manière dont ces résultats sont présentés dans les publications scientifiques. Et c’est là qu’il s’avère qu’il y a un écart : les publications, par différents procédés, mettent en avant, et inversement masquent, des résultats qui ne sont pas incontestables. Cela permet à l’auteur d’identifier la manière dont des résultats sont publiés et passent dans les croyances contemporaines, alors que les recherches mettraient plutôt en évidence les impasses et les contre-résultats de nombre d’affirmations et de règles établies. La nature des publications et du fonctionnement de la communauté scientifique (la recherche de financement en particulier) pousse à cela. Ainsi, nombre d’affirmations sur le caractère génétique ou le fonctionnement chimico-neuronal concernant la dépression, les TDAH ou l’autisme s’avèrent-elles non fondées, tout en se maintenant comme croyances scientifiques, non véritablement démenties par la communauté scientifique engagée dans ces recherches.

Bien sûr un certain nombre d’affirmations simplistes ont pu être éliminées dans les recherches neuroscientifiques, sans que toutefois les croyances installées disparaissent. « Les thèses simpliste, mais vendeuses, d’un déséquilibre neurochimique à l’origine de la dépression (déficit en sérotonine), du TDAH (déficit en dopamine) ou de la schizophrénie (excès de dopamine) ont toutes été réfutées. » (p.66). Tout au long de ces dizaines d’années de recherche, les neurosciences ont donné la perspective d’avancées, de progrès, de guérison, de résolution des problèmes, quand les résultats en étaient en-deçà. « Le succès des neurosciences dans l’espace médiatique tient donc plus à une rhétoriques de la promesse. » (p.159).

La deuxième partie de l’ouvrage analyse à la fois les effets d’un tel discours et les conditions dans lesquelles il peut se tenir. En mettant l’accent sur le fonctionnement du cerveau, sur la génétique, sur la biologie du fonctionnement humain, les recherches en neurosciences et le discours qui les porte développe « une conception neuro-essentialiste des comportements humains. Cette conception augmente la stigmatisation des patients souffrant de troubles mentaux et leur pessimisme vis-à-vis de leurs possibilités de guérison. Elle fait porter sur la personne la responsabilité de l’échec scolaire et social, occultant les responsabilités collectives, notamment vis-à-vis des enfants et des familles les plus défavorisées. » (p.192).

En mettant le cerveau et son fonctionnement, ou le fonctionnement corporel, au centre des questions (des recherches), les réponses (les résultats) ne peuvent que se trouver dans le cerveau. Ce choix épistémologique occulte l’ensemble des réponses, pourtant bien souvent évidentes, qui sont présentes dans les conditions environnementales de vie des personnes. Quand un enfant dort dans la rue, il risque d’avoir des difficultés de concentration et d’intérêt, des performances scolaires diminuées, que la seule investigation neuroscientifique oblitèrera. Le discours des neurosciences « transforme une interrogation morale (quel devoir la société a-t-elle vis-à-vis des inégalités ?) en un risque biologique. Ce discours permet de justifier une réduction des aides sociales à l’enfance, puisque les enfants n’ont besoin que de parents responsables et dont la compétence peut être améliorée par quelques séances de conseils en éducation. » (p.137)

Que vient faire le néolibéralisme là-dedans ? La science n’est pas science pure, elle est aussi choix de principes, de valeurs, de priorités, de croyances. Et les neurosciences, qui se sont développées au sein d’une société qui se néolibéralisait à outrance, ont partagé et partagent toujours la même vision que la pensée néolibérale « Que ce soit dans le domaine de la santé mentale ou de l’éducation, les neurosciences soutiennent une vision néolibérale de la société. En mettant l’accent sur l’individu et ses déficits cérébraux supposés expliquer ses difficultés, elles essentialisent les problèmes sociaux et poussent de côté les politiques de prévention sociale. Les décisions politiques inspirées par cette vision néolibérale sont inefficaces : la prévalence de la plupart des troubles mentaux augmente et les inégalités sociales de réussite scolaire ne diminuent pas. » (p.137) °

« Le fait de qualifier les troubles d’apprentissage de troubles neuro-développementaux n’apporte rien. Par contre, cette appellation promeut une conception neuro-essentialiste des troubles des apprentissages qui n’incite pas les acteurs à prendre en compte les causes psychosociales des troubles, comme la maltraitance, une situation familiale difficile ou le faible niveau d’éducation des parents ». (p.88)

 

Extraits de la présentation par l’éditeur

L’engouement croissant pour la biologie du cerveau tient à la conviction qu’elle serait la mieux placée pour expliquer les troubles mentaux, les difficultés scolaires et les inégalités sociales. Pourtant, selon les scientifiques les plus reconnus, les neurosciences n’ont , jusqu’à présent, guère éclairé les pratiques en psychiatrie, en pédagogie ou pour lutter contre les inégalités. Il y a en effet un écart considérable entre le discours triomphant délivré au grand public et la réalité des avancées scientifiques. Ce double discours favorise une conception neuro-essentialiste des comportements humains. En mettant l’accent sur le cerveau individuel, cette conception occulte les responsabilités collectives, notamment vis-à-vis des enfants et des familles défavorisées. En célébrant la plasticité cérébrale, le discours des neurosciences contribue à renforcer l’idéal d’autonomie et d’adaptabilité. Parmi tous les discours d’experts, celui des neurosciences est particulièrement difficile à critiquer sur le fond en raison de sa technicité. Ce livre en propose un examen critique.