Neurosciences un discours néolibéral - Psychiatrie, éducation, inégalités
de François GONON, Champ social, 2024
Et c’est justement là son intérêt et l’avantage qu’il y a à le lire. Il conteste en effet la prétendue toute-puissance de vérité de cette approche scientifique, il récuse la mise en place de cette hégémonie. L’auteur a passé les dernières années de sa vie professionnelle de neurobiologiste à comparer les résultats d’un nombre immense de recherches et de méta-analyses avec ce qu’en disent les publications, tant de la presse scientifique que de la presse tout public. Et il met en évidence un écart qui fait problème : les résultats ne sont pas à la hauteur des prétentions à des savoirs définitifs des neurosciences. « La psychiatrie biologique tient un double langage : en interne les experts reconnaissent que la psychiatrie biologique n’a pas bénéficié aux patients, mais le discours auprès du grand public et du reste de la médecine est beaucoup plus triomphant. Cet optimisme affiché trouve sa source dans les publications scientifiques elles-mêmes puisque celles-ci interprètent le plus souvent leurs résultats comme promettant des avancées en terme de diagnostic et de traitement des troubles mentaux. » (p.35) Combien de recherches n’ont-elles pas affirmé des avancées certaines (sur la dépression, sur les TDAH, sur les méthodes pédagogiques, sur la génétique des inégalités, etc), dont les résultats ont été démentis par des recherches ultérieures, mais qui sont restés à la base de nouvelles recherches. Cette fausse vérité, cette fausse connaissance, restent pourtant souvent comme savoirs définitifs.
Trois domaines des neurosciences sont ainsi examinés à la
loupe : la neuropsychiatrie, la neuropédagogie (ou neuroéducation) et la
neurobiologie de la pauvreté. La première partie de l’ouvrage est un examen
minutieux, dans les trois domaines considérés, des résultats de différentes
recherches, confrontées aux recherches qui s’en sont inspirées et ont tenté de
valider (ou d’invalider) les résultats, ainsi que des méta-analyses concernant
ces résultats. C’est un examen minutieux également de la manière dont ces
résultats sont présentés dans les publications scientifiques. Et c’est là qu’il
s’avère qu’il y a un écart : les publications, par différents procédés,
mettent en avant, et inversement masquent, des résultats qui ne sont pas incontestables.
Cela permet à l’auteur d’identifier la manière dont des résultats sont publiés
et passent dans les croyances contemporaines, alors que les recherches
mettraient plutôt en évidence les impasses et les contre-résultats de nombre
d’affirmations et de règles établies. La nature des publications et du
fonctionnement de la communauté scientifique (la recherche de financement en
particulier) pousse à cela. Ainsi, nombre d’affirmations sur le caractère
génétique ou le fonctionnement chimico-neuronal concernant la dépression, les
TDAH ou l’autisme s’avèrent-elles non fondées, tout en se maintenant comme
croyances scientifiques, non véritablement démenties par la communauté
scientifique engagée dans ces recherches.
Bien sûr un certain nombre d’affirmations simplistes ont pu
être éliminées dans les recherches neuroscientifiques, sans que toutefois les
croyances installées disparaissent. « Les thèses simpliste, mais
vendeuses, d’un déséquilibre neurochimique à l’origine de la dépression
(déficit en sérotonine), du TDAH (déficit en dopamine) ou de la schizophrénie
(excès de dopamine) ont toutes été réfutées. » (p.66). Tout au long de
ces dizaines d’années de recherche, les neurosciences ont donné la perspective
d’avancées, de progrès, de guérison, de résolution des problèmes, quand les
résultats en étaient en-deçà. « Le succès des neurosciences dans
l’espace médiatique tient donc plus à une rhétoriques de la promesse. »
(p.159).
La deuxième partie de l’ouvrage analyse à la fois les effets
d’un tel discours et les conditions dans lesquelles il peut se tenir. En
mettant l’accent sur le fonctionnement du cerveau, sur la génétique, sur la
biologie du fonctionnement humain, les recherches en neurosciences et le
discours qui les porte développe « une conception neuro-essentialiste
des comportements humains. Cette conception augmente la stigmatisation des
patients souffrant de troubles mentaux et leur pessimisme vis-à-vis de leurs
possibilités de guérison. Elle fait porter sur la personne la responsabilité de
l’échec scolaire et social, occultant les responsabilités collectives,
notamment vis-à-vis des enfants et des familles les plus défavorisées. »
(p.192).
En mettant le cerveau et son fonctionnement, ou le
fonctionnement corporel, au centre des questions (des recherches), les réponses
(les résultats) ne peuvent que se trouver dans le cerveau. Ce choix
épistémologique occulte l’ensemble des réponses, pourtant bien souvent
évidentes, qui sont présentes dans les conditions environnementales de vie des
personnes. Quand un enfant dort dans la rue, il risque d’avoir des difficultés
de concentration et d’intérêt, des performances scolaires diminuées, que la
seule investigation neuroscientifique oblitèrera. Le discours des neurosciences
« transforme une interrogation morale (quel devoir la société a-t-elle
vis-à-vis des inégalités ?) en un risque biologique. Ce discours permet de
justifier une réduction des aides sociales à l’enfance, puisque les enfants
n’ont besoin que de parents responsables et dont la compétence peut être
améliorée par quelques séances de conseils en éducation. » (p.137)
Que vient faire le néolibéralisme là-dedans ? La
science n’est pas science pure, elle est aussi choix de principes, de valeurs,
de priorités, de croyances. Et les neurosciences, qui se sont développées au
sein d’une société qui se néolibéralisait à outrance, ont partagé et partagent
toujours la même vision que la pensée néolibérale « Que ce soit dans le
domaine de la santé mentale ou de l’éducation, les neurosciences soutiennent
une vision néolibérale de la société. En mettant l’accent sur l’individu et ses
déficits cérébraux supposés expliquer ses difficultés, elles essentialisent les
problèmes sociaux et poussent de côté les politiques de prévention sociale. Les
décisions politiques inspirées par cette vision néolibérale sont
inefficaces : la prévalence de la plupart des troubles mentaux augmente et
les inégalités sociales de réussite scolaire ne diminuent pas. » (p.137)
°
« Le fait de qualifier les troubles d’apprentissage
de troubles neuro-développementaux n’apporte rien. Par contre, cette
appellation promeut une conception neuro-essentialiste des troubles des
apprentissages qui n’incite pas les acteurs à prendre en compte les causes
psychosociales des troubles, comme la maltraitance, une situation familiale
difficile ou le faible niveau d’éducation des parents ». (p.88)
Extraits de la présentation par l’éditeur

