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J'ai d'abord exercé comme enseignant spécialisé auprès de jeunes sourds. J'ai ensuite exercé différentes missions d'encadrement dans des établissements et services du secteur médico-social. Parallèlement, j'ai été formateur dans différents organismes. J'ai publié de nombreux articles dans des revues professionnelles, et un ouvrage aux éditions l'Harmattan en 2004.
Je suis en retraite depuis l'été 2016, et ressource disponible (gracieuse) : conférences, formations dans les domaines de recherche suivants : (école inclusive, approches conceptuelles du handicap, surdité, etc...)
Je suis administrateur d'une association régionale de formation en travail social depuis 2016.
Je suis actuellement en cours de certification en tant que formateur sur le Processus de Production du Handicap (PPH) dans le cadre du Réseau International du PPH (RIPPH)


jeudi 7 juin 2018

lecture : L'éducation de l'écolier sourd

L'éducation de l'écolier sourd, histoire d'une orthopédie, 1822 à 1910

Didier SEGUILLON, Presses Univ Paris Nanterre, 2017

Voici un ouvrage tout à fait intéressant, et passionnant, pour qui s’intéresse à l’histoire, et en particulier à l’histoire de l’éducation des sourds, et pour qui cherche à comprendre la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui cette éducation des sourds, tant ce qui se passe aujourd’hui est éclairé par cette histoire.

L’approche historique, approfondie à ce point, est nouvelle et originale : d’autres auteurs avaient évoqué les contraintes qui avaient pesé sur les sourds dans l’histoire de l’éducation, de l’interdiction de la langue des signes aux « expériences » barbares de réhabilitation de l’oreille e de l’audition. Mais cette approche par une histoire de l’orthopédie : « De l’art de prévenir et de corriger les difformités du corps à celui de faire parler et entendre «  (c’est le sous-titre) est tout à fait éclairante et apporte des éléments explicatifs aux différents débats qui ont eu lieu, et qui ont toujours cours sous des formes différentes, sur l’éducation des jeunes sourds, sur la manière dont ils peuvent avoir leur place dans la société, sur leur participation sociale, sur leurs droits et la manière d’y accéder.

Extrait de la présentation : Depuis la fin du XVIIIe siècle, le devenir des enfants sourds est apparu comme un enjeu de société. Il s’est agi d’instaurer une véritable « orthopédie », …, soit « l’art de prévenir et de corriger, dans les enfants, les difformités du corps ». Désinvestir les gestes pour mieux investir la voix : pendant près d’un siècle, les techniques de démutisation occupent une place envahissante dans l’emploi du temps de l’écolier sourd. Cette orthopédie que nous avons qualifiée d’« oraliste » appliquée dans les institutions de Paris et de Bordeaux à partir des années 1820 connait son apogée au début du XXe siècle.


Parmi les nombreux éléments de cette histoire qui peuvent donner matière à réflexion sur les problématiques et la situation actuelles, je vais ici en retenir deux : les méthodes spécialisées pour faire entendre et parler d’une part, les tentatives de passage de l’éducation des sourds sous responsabilité de l’Education nationale d’autre part.

En ce qui concerne le premier point, je me souviens de mes premières années professionnelles, fin des années 1970, début des années 1980, de ce que l’on me faisait apprendre et faire en vue de la préparation du diplôme d’enseignement spécialisé pour jeunes sourds (le diplôme qui précédait l’actuel CAPEJS : Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement des jeunes sourds). L’une des épreuves consistait en une double séance, l’une de « démutisation » avec un jeune enfant sourd de moins de 6 ans, l’autre « d’orthophonie » avec un enfant plus âgé. Dans la mouture CAPEJS de 1988, cette épreuve a été nommée « apprentissage de la parole » et « perfectionnement de la parole et du langage », et récemment, 2018, « épreuve d’enseignement de la langue orale … comportant deux séances de parole, langue et langage, respectivement une séance individuelle et une séance collective ». Diverses techniques nous étaient enseignées par nos formateurs et nos tuteurs en établissement.

Pour que les jeunes sourds entendent mieux (avec ou sans prothèses), l’éducation auditive avait une place de choix, avec la réhabilitation des restes auditifs, les appareils transformateurs de fréquence, les équipements collectifs en classe etc. Et pour qu’ils sachent parler, il était fait appel à de nombreuses techniques, et tout d’abord à la posture corporelle (debout, la tête un peu en arrière...), à la respiration et au souffle (utilisation d’une plume ou d’une bougie, inspiration expiration…), à la position de la langue et l’imitation de ces positions pour produire les sons, au toucher vibratoire, etc… A la lecture du livre de Didier Séguillon, on s’aperçoit que la plupart de ces exercices et technicités ont pour origine des raisons tout à fait particulières. Le bon usage de la respiration par exemple, en lien avec l’usage de la parole orale, tenait à des préoccupations d’hygiène : on pensait en effet que les sourds qui ne pratiquaient pas la langue orale faisaient moins fonctionner leurs organes respiratoires et avaient donc davantage de risques d’être victimes de maladies respiratoires graves et souvent mortelles. Le contrôle des corps qui s’est effectué dans un premier temps par le recours à la gymnastique orthopédique à glissé vers un autre type d’orthopédie, celui lié au contrôle des mouvements de la production de la langue vocale, condition supposée d’intégration sociale, glissement qui a donné lieu à l’invention très créative de différentes technicités de la part des professionnels de l’éducation des jeunes sourds et des médecins qui ont ainsi vu leur pouvoir s’accroitre sur les moyens et les enjeux de l’éducation des sourds.

Même si certains des jeunes stagiaires professionnels, au nombre desquels j’étais, n’ont pas adhéré avec enthousiasme à ces orientations de formation et de pratiques professionnelles (d’autant que l’alternative de la langue des signes émergeait), ces pratiques et ces technicités ont perduré et se sont reproduites dans les établissements. Je me suis retrouvé jury des épreuves pratiques du CAPEJS dans les années 1990 jusqu’au début des années 2000 dans différents établissements publics ou privés en France. J’y ai vu ces techniques bien souvent utilisées, et dans le matériel repéré sur le lieu des épreuves pratiques de « parole », la plume et la bougie étaient la plupart du temps présentes, à côté de spiromètres (avec des couleurs pour faire moderne) ou des gadgets figurant l’intensité de la voix « entendue » et « parlée ». Et je peux témoigner aussi qu’au début des années 2010, au moins dans certains établissements, le paysage technique n’avait guère changé. Les techniques en question se sont certes enrichies de nouvelles méthodes, en particulier la méthode dite « verbo-tonale ». Mais on y retrouve, assez curieusement, les caractéristiques que décrit Didier Séguillon dans l’orthopédie comme art de faire parler et entendre du XIXe siècle.

La revendication d’un enseignement spécialisé aujourd’hui, dont l’une des caractéristiques différentielles d’avec l’enseignement non spécialisé consisterait en des savoirs rééducatifs en langue orale, aussi éloignés prétendent-ils être d’une orthopédie, renvoie toutefois à cette vieille volonté de faire des personnes sourdes des personnes entendantes et parlantes, de la même manière que l’orthopédie du XIXe siècle prétendait faire du « sourd-muet » un « sourd parlant ». La formule maintes fois entendue chez les professionnels : « c’est quand même mieux pour eux de savoir parler » fait écho à la « fureur de soigner » (la formule est d’André Meynard) qu’on trouve réactivée aujourd’hui avec l’implantation cochléaire ou le diagnostic précoce, et renvoie à des questionnements sur la place que veut bien accorder la société (entendante) à des personnes qui ne partagent pas toutes les caractéristiques des personnes constituant sa majorité.

En ce qui concerne le second point, celui du débat sur le rattachement de l’éducation des sourds à tel ou tel ministère, il est tout à fait remarquable que la question qui se pose encore aujourd’hui (actuellement une partie de la scolarisation des sourds est sous responsabilité du ministère des solidarités et de la santé) se soit déjà posée, et ceci à plusieurs reprises, depuis 225 ans ! Même si les dénominations et attributions des ministères ont changé en plus de deux siècles (instruction publique, intérieur, hygiène, santé…), la ligne rouge a toujours été présente dans le partage à effectuer entre un point de vue éducatif et un point de vue médical (au sens large), entre l’enfant sourd à soigner (à « corriger », d’où l’orthopédie) et l’enfant sourd à éduquer.

Des premiers débats sur la tutelle ministérielle de l’éducation des jeunes entre le « Comité des secours et hospices » et le « Comité de l’instruction publique » en 1794 aux tentatives d’inclusion scolaire, avec en corallaire les tentatives de guérison de la surdi-mutité, du Docteur Blanchet aux alentours des années 1850, des lois de Jules Ferry sur l’école obligatoire en 1882 qui laissaient à des textes ultérieurs le soin de transférer à l’Instruction publique l’enseignement des sourds aux tentatives avortées de ce transfert en 1910 ou en 1937 à l’initiative du ministre Jean Zay, de la dérogation laissée par la loi de 1975 à la situation actuelle issue de la loi de 2005, de fortes résistances à considérer la problématique de l’éducation des jeunes sourds comme des problématiques d’éducation, avec des besoins particuliers liés à la langue et à la communication, confortent la vision de la surdité comme devant avant tout faire l’objet d’une approche particulière sous le signe du soin, de la rééducation, et d’une pédagogie ou d’une orthopédie spécifique.

A l’heure où de nouveaux textes réglementaires modifient et instituent un nouveau CAPEJS (Certificat d’Aptitude au professorat de l’enseignement aux jeunes sourds) en 2018, on peut s’interroger sur les scories historiques à l’œuvre dans cette pérennisation, qui maintient en quelque sorte les sourds dans une approche éducative et pédagogique imprégnée par le soin et la rééducation mis en place au cours de l’histoire de l’éducation des jeunes sourds.

Dans cet ouvrage, d’autres aspects seraient encore ici à développer, comme par exemple la place du sport silencieux dans la résistance à l’orthopédie officielle, la place de la langue des signes dans toute l’histoire de l’éducation de jeunes sourds, l’évolution des problématiques de l’inclusion, et par conséquent les problématiques des institutions spécialisées. On trouverait dans ces exemples bien des éléments explicatifs de ce qui se passe aujourd’hui. C’est à tous ces titres que je préconise la lecture de cet ouvrage.

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